Tu dois savoir que je ne suis rien moins qu'un favori de la Fortune, et depuis quelque temps il me peine de me voir, moi, grand garçon de vingt ans, à la charge de ma famille. Aussi suis-je décidé à faire quelque chose, à gagner le pain que je mange. Je pense entrer dans quinze jours au plus dans l'administration des Docks. Toi qui me connais, qui sais combien j'aime ma liberté, tu comprendras que je dois bien me forcer pour m'y résoudre. Mais je croirais commettre une méchante action en n'agissant pas ainsi. J'aurai encore beaucoup de temps à moi et je pourrai me livrer alors aux occupations qui me plaisent. Je suis loin d'abandonner la littérature—on abandonne difficilement ses rêves,—et je tâcherai de remplir le moins longtemps possible un emploi qui me pèsera sans nul doute. Je te l'ai déjà dit dans ma dernière lettre, la vie est une boule qui ne roule pas toujours où la main voudrait la pousser, et crois que je ne quitte pas avec plaisir mes livres et mes papiers pour aller m'asseoir sur une chaise et griffonner de méchantes copies. Mais je serai toujours le même, je serai toujours le poète qui divague, le Zola qui est ton ami. Après avoir secoué à ma porte la poussière du bureau, je reprendrai la plume pour continuer mon poème interrompu ou ta lettre commencée. C'est une nécessité, et je m'y conforme en y apportant mes petits changements.
Je lis cette phrase dans un des derniers feuilletons de Gaut: «Lorsque la chaleur des estomacs repus eut fait monter le vermillon de la satisfaction à tous les visages...» Qu'en dis-tu? Jamais les précieuses n'ont inventé quelque chose de mieux. C'est faux, tiraillé, d'un goût atroce.
Tu vois, mon cher ami, que je t'ai répondu longuement. Et encore je n'ai pas tout dit, et assez bien dit ce que je voulais dire. N'importe, je désire que cela t'ait distrait un instant.
Je te serre la main. Ton ami,
É. Zola.
XXIX
Paris, 16 janvier 1860.
Mon cher Cézanne,
Me trouvant à la tête de l'énorme somme de vingt centimes, et ne sachant à quoi l'employer dignement, j'ai pensé que c'était tout juste ce qu'il fallait pour causer un peu avec toi. Je vais remplir mes quatre pages et comme Dieu, après avoir enfanté le monde, je me dirai: C'est bon!