Je lis Dante et voici la phrase que j'ai trouvée dans le chant V de l'Enfer: L'amour qui ne fait grâce d'aimer à nul être aimé, etc... Et je me suis dit que Dieu veuille que le grand poète ait raison. Je connais de par le monde un excellent garçon qui aime bien, et je voudrais que l'amour ne fasse pas grâce à la femme qu'il aime; ce serait grande joie dans le cœur de ce cher ami; et au moins, quand la Mort étendrait vers lui ses griffes sèches: «Je ne te crains pas, pourrait-il lui dire, j'ai connu l'amour, je puis mourir». Et comme Victor Hugo, il s'écrierait:

Je puis maintenant dire aux rapides années:
—Passez, passez toujours! je n'ai plus à vieillir?
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir.

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Dernièrement, j'ai découvert chez une de mes connaissances une vieille gravure enfumée. Je la trouvais délicieuse et je ne m'étonnai pas de mon admiration lorsque je la vis signée du nom de Greuze. C'est une jeune paysanne, grande et de rare beauté de formes: on dirait une déesse de l'Olympe, mais d'une expression si simple et si gracieuse que sa beauté se change presque en gentillesse. On ne sait trop ce que l'on doit le plus admirer, ou de sa figure mutine, ou de ses bras magnifiques; quand on les regarde, on se sent pris d'un sentiment de tendresse et d'admiration. Je me connais fort peu en dessin, je ne sais si la gravure est bonne, mais je sais qu'elle me plaît. D'ailleurs, Greuze a toujours été mon favori, et je suis resté longtemps devant cette eau-forte, me promettant d'aimer l'original, si un tel portrait, sans doute un rêve de l'auteur, peut en avoir un.

Connais-tu Ronsard? non, sans doute. Eh bien, voici des vers de ce poète:

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait desclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu, cette vesprée,
Les plis de sa robe pourprée
Et son teint au vôtre pareil.

Et dire que monsieur Despréaux a eu l'audace de critiquer un homme capable d'écrire de telles choses. Boileau! un eunuque! un poète qui ne voit dans un vers qu'une césure et qu'une rime. Comme l'a dit si bien Alfred de Musset, l'auteur du Lutrin, au lieu du nectar des poètes du moyen âge, ne versait à ses lecteurs que de la tisane à la glace.

Paris est triste à l'œil comme une duègne rechignée, comme un tableau du divin Chaillan, l'immortel inventeur d'un immortel engrais. Le sol est couvert de boue, le ciel de nuages, les maisons d'un vilain badigeon, les femmes de fards de toutes les couleurs. Ici, avant le visage, il y a toujours un masque. Et lorsque vous avez démasqué un objet, il n'est pas sûr que ce que vous apercevez soit l'objet lui-même, c'est peut-être un second masque.—Bon Dieu, dans quelles phrases je m'embarque! Je voulais te dire tout simplement qu'il fait mauvais temps, et me voici en plein carnaval.

Je suis triste comme le temps: donc, en raisonnant comme un portrait du sublime Chaillan, le sublime auteur de ton sublime portrait. Las! te souviens-tu de cette teinte jaune qui décolorait tes joues, de cette teinte grise qui passait sur ton front pareille au gris nuage que les romanciers, lorsqu'ils sont gris, mettent sur le front de leurs gris héros. Las! te souviens-tu de toutes ces belles choses qui ornaient la chambre dudit Chaillan et qui, roses, ont vécu ce que vivent les roses. Heureux coquin, il t'a fait ton portrait, ce grand artiste; avec de bonnes couleurs encore ... et sans payer!

Je suis donc triste, et je ris du bout des lèvres. Oh! si Jupiter, Hésus. Dieu, le grand Tout, quel que soit son nom, me donnait un moment sa puissance! Comme ce pauvre Monde serait joyeux! Je rappellerais sur la terre l'ancienne gaieté gauloise. J'agrandirais les litres et les bouteilles, je ferais des cigares très longs et des pipes très profondes. Le tabac et le vermouth se donneraient pour rien, la jeunesse serait reine, et pour que tout ce monde soit roi, j'abolirais la vieillesse. Je dirais aux pauvres mortels: «Dansez, mes amis, la vie est courte et l'on ne danse plus dans le cercueil. Puisque la branche se penche vers vous, cueillez le fruit; arrière les grandeurs, arrière les jaloux, arrière les prosaïques; et buvons frais, morbleu!» Et ces malheureux amants, comme je les caresserais, comme je les favoriserais! J'agrandirais les bocages, le gazon pousserait plus vert, les arbres plus touffus. Celui qui n'aimerait pas serait condamné à mort, et une fleur serait portée par les plus fidèles. Chacun trouverait sa chacune; et il naîtrait autant d'hommes que de femmes, et chaque couple futur naîtrait avec un même signe qui leur permettrait de se reconnaître dans la foule. Et je leur dirais, à nos chers amoureux, ce qu'Amoureuse disait à Odette. Je signalerais ma divinité par un acte de justice. Je me chercherais une compagne, puis j'abdiquerais pour aller nous perdre, les pieds dans les fleurs et le front au soleil.