Mon cher ami,
Nous parlons souvent poésie dans nos lettres, mais les mots sculpture et peinture ne s'y montrent que rarement, pour ne pas dire jamais. C'est un grave oubli, presque un crime; et je veux tâcher de le réparer aujourd'hui.
On vient de débarrasser de ses toiles la fontaine de Jean Goujon, que l'on était en train de réparer. Elle est située sur l'emplacement qui s'appelait jadis la Cour des Miracles, et entourée d'un délicieux petit jardin.—ce qui, entre parenthèses, montre la versatilité des choses terrestres. Cette fontaine genre Renaissance affecte une forme carrée; elle est surmontée d'un dôme et percée de quatre ouvertures à plein cintre, une pour chaque face. De chaque côté de ces ouvertures se trouve un bas-relief fort étroit et fort long, ce qui fait deux bas-reliefs par face, soit huit pour tout le monument. Chacun d'eux représente une naïade, ainsi que l'indique une plaque de marbre noir portant ces mots: Fontinx nymphus. Et je t'assure que ce sont de charmantes déesses, gracieuses, souriantes, tout comme j'en désirerais pour m'égayer dans mes moments d'ennui. D'ailleurs, tu connais le genre de Jean Goujon: tu dois te rappeler ces deux baigneuses qui sont dues à son ciseau et que je dessinais si maladroitement un jour chez Villevieille. De plus, au-dessus des pleins cintres sont encore des bas-reliefs, de petits Amours tenant des banderoles. Même grâce, même finesse de lignes, même charme dans l'ensemble. Enfin, l'eau tombe en nappe de bassin en bassin.—Je te parle de cette fontaine, parce que je me suis oublié une grande heure à la contempler; qui plus est, je me dérange souvent de ma route pour aller lui jeter un regard d'amour. C'est que je ne puis t'exprimer, dans ma froide description, toute son élégance, toute sa gracieuse simplicité! Aussi une de nos premières courses, lorsque tu viendras ici, sera d'aller voir l'objet de mon admiration.
L'autre jour, en me promenant sur les quais, j'ai découvert des gravures de Rembrandt fort risquées. Comme dit Rabelais, j'y vis derrière je ne sais quel buisson, je ne sais quels gens, faisant je ne sais quoi, et, je ne sais comment, aiguisant je ne sais quels ferrements, qu'ils avaient je ne sais où, et je ne sais en quelle manière.—Les extrêmes se touchent; tout à côté étaient suspendues des gravures d'après Ary Scheffer: Françoise de Rimini, la Béatrix du Dante, etc.
Je ne sais si tu connais Ary Scheffer, ce peintre de génie mort l'année dernière: à Paris, ce serait un crime de répondre non, mais en province, ce n'est qu'une grosse ignorance. Scheffer était un amant passionné de l'idéal, tous ses types sont purs, aériens, presque diaphanes. Il était poète dans toute l'acception du mot, ne peignant presque pas le réel, abordant les sujets les plus sublimes, les plus délirants. Veux-tu rien de plus poétique, d'une poésie étrange et navrante, que sa Françoise de Rimini? Tu connais l'épisode de la Divine Comédie: Françoise et son amant Paolo sont punis de leur luxure en Enfer par un vent terrible qui toujours les emporte, enlacés, qui toujours les fait tournoyer dans l'espace sombre. Quel magnifique sujet! mais aussi quel écueil! comment rendre cet embrassement suprême? ces deux âmes qui restent même unies pour souffrir les peines éternelles! quelle expression donner à ces physionomies où la douleur n'a pas effacé l'amour? Tâche de te procurer la gravure et tu verras que le peintre est sorti victorieux de la lutte; je renonce à te la décrire, j'y perdrais du papier sans seulement t'en donner une idée.
Scheffer, le spiritualiste, me fait penser aux réalistes. Je n'ai jamais bien compris ces messieurs. Je prends le sujet le plus réaliste du monde, une cour de ferme. Du fumier, des canards barbotant dans un ruisseau, un figuier à droite, etc., etc. Voilà bien un tableau qui semble dénué de toute poésie. Mais qu'il vienne un rayon de soleil qui fasse scintiller la paille jaune d'or, miroiter les flaques d'eau, qui glisse dans les feuilles de l'arbre, s'y brise, en ressorte en gerbes de lumière; que, de plus, on fasse passer dans le fond une leste fillette, une de ces paysannes de Greuze, jetant du grain à tout son petit monde de volailles: dès ce moment, ce tableau n'aura-t-il pas, lui aussi, sa poésie; ne s'arrêtera-t-on pas charmé, pensant à cette ferme où l'on a bu de si bon lait, un jour que la chaleur était accablante? Que voulez-vous donc dire avec ce mot de réaliste? Vous vous vantez de ne peindre que des sujets dénués de poésie! Mais chaque chose a la sienne, le fumier comme les fleurs. Serait-ce parce que vous prétendez imiter la nature servilement? mais alors, puisque vous criez tant après la poésie, c'est dire que la nature est prosaïque. Et vous en avez menti.—C'est pour toi, que je dis cela, monsieur mon ami, monsieur le grand peintre futur. C'est pour te dire que l'art est un, que spiritualiste, réaliste ne sont que des mots, que la poésie est une grande chose et que hors la poésie il n'y a pas de salut.
J'ai fait un rêve, l'autre jour.—J'avais écrit un beau livre, un livre sublime que tu avais illustré de belles, de sublimes gravures. Nos deux noms en lettres d'or brillaient, unis sur le premier feuillet, et, dans cette fraternité du génie, passaient inséparables à la postérité. Ce n'est encore qu'un rêve malheureusement.
Morale et conclusion de ces quatre pages.—Tu dois contenter ton père en faisant ton droit le plus assidûment possible. Mais tu dois aussi travailler le dessin fort et ferme—unguibus et rostro—pour devenir un Jean Goujon, un Ary Scheffer, pour ne pas être un réaliste, enfin pour pouvoir illustrer certain volume qui me trotte dans le cerveau.
Tu me demandes la suite de la Mascarade. Je ne puis contenter ton désir, par la simple raison que, jusqu'à présent, cette suite n'existe pas. Le fragment que je t'ai envoyé fut fait en janvier, puis je ne sais ce qui me passa par la tête, j'abandonnai complètement cette pièce pour me mettre à écrire un petit proverbe en vers que je viens de terminer: quelque chose comme neuf cents alexandrins. Il est possible que je continue maintenant les faits et gestes du jeune et mélancolique Hermann; en tous cas, dès qu'il existera une suite quelconque, je te l'expédierai.
Quant aux excuses que tu me fais, soit pour l'envoi des gravures, soit pour le prétendu ennui que tu me donnes par tes lettres, j'oserai dire que c'est du dernier mauvais goût. Tu ne penses pas ce que tu avances, et cela me console. Je ne me plains que d'une chose, c'est que tes épîtres ne soient pas plus longues, plus détaillées. Je les attends avec impatience, elles me donnent de la joie pour un jour. Et tu le sais: ainsi donc plus d'excuses.—J'aimerais mieux ne pas fumer, ne pas boire que de cesser de correspondre avec toi.