Tu m'écris ensuite que tu es bien triste: je te répondrai que je suis bien triste, bien triste. C'est le vent du siècle qui a passé sur nos têtes, nous ne devons en accuser personne, pas même nous; la faute en est au temps dans lequel nous vivons. Puis tu ajoutes que: si je t'ai compris, tu ne te comprends pas. Je ne sais ce que tu entends par ce mot compris. Pour moi, voici ce qu'il en est: j'ai reconnu chez toi une grande bonté de cœur, une grande imagination, les deux premières qualités devant lesquelles je m'incline. Et cela m'a suffi; dès ce moment je t'ai compris, je t'ai jugé. Quelles que soient tes défaillances, quels que soient tes errements, tu seras toujours le même pour moi. Il n'y a que la pierre qui ne change pas, qui ne sorte pas de sa nature de pierre. Mais l'homme est tout un monde; qui voudrait analyser les sentiments d'un seul pendant un jour, succomberait à l'œuvre. L'homme est incompréhensible, dès qu'on veut le connaître jusque dans ses plus légères pensées. Mais à moi, que m'importent tes contradictions appareilles. Je t'ai jugé bon et poète, et je le répéterai toujours: «Je t'ai compris.»
Mais foin de la tristesse! Terminons par un éclat de rire. Nous boirons, nous fumerons, nous chanterons au mois d'août. La paresse est une belle chose, on n'en meurt pas plus vite. Puisque la vie est mauvaise et courte, allons nous étendre au soleil, babiller, nous moquer des sots, et attendre que la mort passe et nous emporte, tout aussi poliment que notre voisin qui a passé sa vie à l'ombre, sans parler, vivant comme un ours, afin d'amasser un peu d'or.
Je te serre la main.
Ton ami,
É. Zola.
XXXIII
Paris, 16 avril 1860.
Mon cher Cézanne,