Mon bon vieux,

Je suis seul dans ma chambre, un peu indisposé. J'ai fait l'école buissonnière pour aujourd'hui et je ne crois pouvoir mieux employer le temps passé loin de mon bureau, qu'en causant avec toi.—Je vais donc répondre à tes deux dernières lettres.

Comme tu le présumes fort bien, je ne m'amuse nullement aux Docks. Voici un mois que je suis dans cette infâme boutique et j'en ai, par Dieu! plein le dos, les jambes et tous les autres membres.—Je ne demande qu'une grotte dans le flanc d'un rocher, sur une haute montagne. Je vivrai là vêtu d'un froc s'il le faut, en ermite, ne me souciant ni du monde, ni de ses jugements.—Ne crois pas que ce soit là le vain désir d'un poète; je pense sérieusement et, si je n'avais pas une mère, il y a longtemps que j'aurais tâché de mettre mon idée à exécution.—Quoi qu'il en soit je trouve mon bureau puant et je vais bientôt déguerpir de cette immonde écurie. Ce qui m'arrête, c'est que, sorti de là, je me trouverai de nouveau à la charge de ma famille; je cherche une combinaison qui me permette de manger et de rester libre, combinaison, hélas! que je ne trouve pas, que je ne trouverai jamais. Tu ne peux te douter de la souffrance que j'éprouve quand je pense à ces choses-là. C'est comme un damné labyrinthe; j'ai beau marcher, je m'égare et toujours je reviens au même point, à penser en pleurant à l'art sublime, à la liberté, à toutes ces célestes choses dont l'amour ne veut pas mourir en moi, et qui se débat en désespéré, devant l'horrible réalité.—Car, te le dirai-je, si je suis malade de corps, ce n'est qu'une suite de ma maladie morale, de l'ennui, du désespoir que je ressens. Mais quittons ce triste sujet et tâchons de rire et de boire frais.

Tu me parles de Baille dans tes deux lettres. Il y a longtemps que je désire moi-même t'entretenir au sujet de ce brave garçon.—C'est qu'il n'est pas comme nous, qu'il n'a pas le crâne fait dans le même moule; il a bien des qualités que nous n'avons pas, bien des défauts aussi. Je ne puis pas essayer de te faire la peinture de son caractère, te dire par où il pèche, par où il l'emporte; je ne lui donnerai pas non plus l'épithète de sage, pas plus que celle de fou; cela n'est que relatif et dépend du point de vue d'où l'on envisage la vie. Que nous importe d'ailleurs, à nous ses amis; ne suffit-il pas que nous l'ayons jugé bon garçon, dévoué, supérieur à la foule, ou du moins plus apte à comprendre notre cœur et notre esprit. Ne devons-nous pas le juger avec cette bienveillance que nous réclamons pour nous-mêmes, et, si quelque chose nous contrarie dans sa conduite, de quel droit irions-nous trouver mauvais ce qu'il trouve bon? Crois-moi, nous ne savons ce que la vie nous garde; nous sommes au début, tous trois riches d'espérance, tous trois égaux par notre jeunesse, par nos rêves. Serrons-nous la main: non pas une étreinte d'un moment, mais une étreinte qui empêche un jour de faiblir, ou qui console après la chute.—Que diable me marmotte-il là, dois-tu dire? Mon pauvre vieux, j'ai cru m'apercevoir que le lien qui t'unissait avec Baille faiblissait, qu'un anneau de notre chaîne allait casser. Et, tremblant, je te prie de penser à nos joyeuses parties, à ce serment que nous avons fait, le verre en main, de marcher toute la vie, les bras enlacés, dans le même sentier; de penser que Baille est mon ami, qu'il est le tien, et que si son caractère ne sympathise pas entièrement avec le nôtre, il n'en est pas moins dévoué pour nous, aimant, qu'enfin il me comprend, qu'il te comprend, qu'il est digne de nos confidences, de ton amitié.—Si tu as quelque chose à lui reprocher, dis-le moi, je tâcherai de le défendre, ou plutôt dis-lui à lui-même ce qui te contrarie en lui,—rien n'est à craindre comme les choses non avouées entre amis.

Tu te rappelles nos parties de nage, cette heureuse époque où, insoucieux de l'avenir, nous combinions un beau soir la tragédie du célèbre Pitot; puis le grand jour! là, sur le bord de l'eau, le soleil qui se couchait radieux, cette campagne que nous n'admirions peut-être pas alors, mais que le souvenir nous présente si calme et si riante.—On a dit—je crois que c'est Dante—que rien n'est plus pénible qu'un souvenir heureux dans les jours de malheur. Pénible, oui, mais âprement voluptueux aussi; on pleure et on rit à la fois.—Malheureux que nous sommes! à vingt ans nous regrettons déjà le passé; nous tournons vers cette époque enfuie, tendant les bras, pleurant sans espoir de voir renaître ces beaux jours. Malheureux et fous! nous gâtons notre vie comme à plaisir, toujours souhaitant de voir revivre le passé, ou implorant l'avenir à grands cris, ne sachant jamais jouir du présent.—Je te l'ai dit dans ma dernière lettre, parfois un souvenir, rapide comme un éclair, traverse ma pensée; c'est un mot que tu m'as dit jadis, c'est une de nos parties: une montagne, un chemin, un buisson, et je regrette, et je désespère—malheureux et fou.

Dans tes deux lettres tu me donnes comme un espoir lointain de réunion. «Quand j'aurai fini mon droit, peut-être, me dis-tu, serai-je libre de faire ce que bon me semblera; peut-être pourrai-je aller te rejoindre.» Que Dieu veuille que ce ne soit pas la joie d'un instant; que ton père ouvre les yeux sur ton véritable intérêt. Peut-être, à ses yeux, suis-je un étourdi, un fou, même un mauvais ami de t'entretenir dans ton rêve, dans ton amour de l'idéal. Peut-être, s'il lisait mes lettres, me jugerait-il sévèrement; mais quand bien même je devrais perdre son estime, je le dirais hautement devant lui comme je le dis à toi: «J'ai réfléchi longtemps à l'avenir, au bonheur de votre fils, et par mille raisons qu'il serait trop long de vous expliquer, je crois que vous devez le laisser aller là où son penchant, l'entraîne.»—Mon vieux, il s'agit donc d'un petit effort, d'un peu travailler. Voyons, que diable! sommes-nous tout à fait privé de courage? Après la nuit viendra l'aurore; tâchons donc de la passer tant bien que mal, cette nuit, et que lorsque luira le jour tu puisses dire: «J'ai assez dormi, mon père, je me sens fort et courageux. Par pitié! ne m'enfermez pas dans un bureau; donnez-moi mon vol, j'étouffe, soyez bon, mon père.»—Je ferai ta commission à Chaillan.

Leclère met en doute, me dis-tu, mon voyage à Aix. Le cher homme se trompe; je compte aller te serrer la main tout comme l'année dernière. Il est vrai, je préférerais que ce fût toi qui vins, et cela pour une foule de raisons; mais, comme je doute encore de la bonne volonté de ton père, je me prépare à faire mes paquets.—Tu me parles vaguement d'une certaine aventure qui aurait amené des suites fâcheuses entre Leclère et De Julienne. Je juge à propos de joindre à cette lettre un mot pour ce dernier; autant pour éclaircir l'affaire que pour désavouer toutes les mesures rigoureuses qu'on aurait pu prendre en mon nom.—Lis d'ailleurs ce mot et ne m'en veuille pas s'il rogne ta portion.—Serre la main de Leclère à mon intention et ne lui dis pas que tu m'as communiqué cette misère.

Quant à vous, mes beaux musiciens, chantez tout votre soûl; riez, mes enfants, riez. Ma mansarde n'est certes pas belle, et cependant parfois je la regrette.—Nous avons depuis une semaine un temps sublime; je ne le croirais pas, si je ne suais pas. Mais que m'importe la pureté du ciel, à moi Parisien; je sors si peu. Je ne vais jamais manger des anchois au bastidon, tout au plus si je vais m'installer à la porte d'un établissement dans le genre du Qu'a fait la belle eau (Oh! Marguery!). Je ne t'ai pas décrit ma nouvelle demeure, mon voisinage: ce sera pour ma prochaine lettre.

Il y a eu soirée hier soir chez moi. J'ajoute cette feuille de papier à ma lettre pour te narrer cette rareté. Nous étions douze, ma mère, Pagès (du Tarn), Chaillan, Pajot, moi: le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Le but de cette réunion était de lire quelques vers et d'ouïr quelques chanteurs qui se trouvaient parmi nous; ce fut tout artistique comme tu vois. On a servi, comme consommations, trois douzaines de biscuits, deux bouteilles, une de champagne, une de malaga, puis le premier acte de la Nouvelle Phèdre, et le proverbe intitulé Perrette. On a fortement applaudi; était-ce l'auteur à qui s'adressaient ces éloges, ou le maître de la maison qui offrait de si bon malaga? Je livre ce problème à ta perspicacité. Pour moi, je juge incapables de m'apprécier la moitié des personnes qui m'écoutaient. Ce n'est pas orgueil, c'est simplement expérience et vérité. Ce qui m'a fait le plus plaisir, ce sont les éloges de Pajot, les bonnes grosses appréciations de Chaillan, puis les quelques admirations vraies de Pagès (du Tarn). Pardon d'avoir parlé de moi le premier; j'ai voulu me débarrasser de ma pièce pour parler plus à l'aise de la Nouvelle Phèdre. On n'en a lu que le premier acte et ce n'est donc que d'après ce fragment que je puis en parler.—Une seule question. Qu'est-ce qui m'ennuie dans la tragédie? C'est la tragédie elle-même; ce sont tous ces vieux accessoires usés, les confidents, les tirades emphatiques, l'alexandrin lourd et régulier, etc., etc. Lorsque M. Pagès (du Tarn) me dit qu'il était le partisan des innovations, je crus qu'il avait aboli toutes ces vieilleries. Point du tout; ses nouveautés se bornent à un changement de costume, l'habit noir au lieu de la toge romaine, à un changement de nom, le nom d'Abel au lieu de celui d'Hippolyte. D'autre part, il ne s'aperçoit pas d'un écueil; voulant faire, comme il le dit, la tragédie de l'homme et non celle des rois et des héros, choisissant un sujet bourgeois, ne doit-il pas craindre de rendre plus ridicule encore l'emphase et la déclamation dans le cercle mesquin d'une famille. Thésée, Hippolyte, peuvent invoquer les dieux, ils en descendent. Mais tel ou tel marchand enrichi sera parfaitement ridicule de faire ainsi les grands bras. Est-ce à dire que ces drames qui s'agitent confusément dans l'ombre d'une maison, que ces passions terribles qui désolent une famille, ne présentent aucun intérêt, ne soient pas dignes d'être mis sur la scène. Loin de là, seulement il faut, selon moi, que le style s'accorde avec le genre, et certes, le vieux style classique, les exclamations, les périphrases sont ce qu'il y a de plus faux au monde dans la bouche d'une petite bourgeoise.—D'ailleurs, ce premier acte est rempli de beaux vers; les situations sont copiées sur Racine, mais cela ôtait dans le sujet même.—Si l'un me demandait mon avis sincère, je répondrais que cette tragédie est littéraire, bien versifiée, de beaucoup plus passionnée que les tragédies classiques, destinée selon moi à un succès éclatant ou à une chute complète; mais qu'elle n'est nullement destinée à faire révolution en littérature, comme le pense son auteur, et qu'elle n'est pas le dernier mot de l'art dramatique. Je m'arrête faute de place.—Si bien que Chaillan a chanté et qu'il a été fort applaudi; si bien qu'un monsieur qui se trouvait là nous a invités tous les deux à une soirée où doivent se trouver des acteurs de l'Odéon; si bien qu'on a été se coucher sur les minuit.—M. Pagès (du Tarn) me demande soudain: «Voulez-vous six vers de désespoir?—Pardieu! lui dis-je, ce sont six verres vides.»—Le brave homme resta bouche béante.

Je te serre la main. Ton ami,