Il faut donc voir uniquement dans mon travail la simple analyse d'une personnalité vigoureuse originale, que des sympathies m'ont fait aimer d'instinct. A un moment, j'ai éprouvé l'impérieux besoin de dire tout haut ce que je pensais tout bas, de démonter un tempérament d'artiste dont le mécanisme me ravissait, & d'expliquer nettement pourquoi j'admirais un talent nouveau qu'il a été de mode jusqu'à cette heure de traîner dans les grosses plaisanteries de notre joli petit esprit français. J'ai fait ma tâche d'anatomiste comme j'ai pu, en souhaitant parfois d'avoir des scalpels encore plus tranchants. D'ailleurs, bien que mes opinions soient vieilles de quatre mois, ce qui est un bel âge pour les opinions d'un publiciste, j'ai la joie de pouvoir les imprimer telles quelles, sans les regretter, sans les modifier, en les étalant & en les affirmant au contraire davantage. Je veux que les éloges accordés par moi à Édouard Manet paraissent le jour même où s'ouvrira son Exposition particulière, tant je suis certain d'un grand succès & tant je tiens à honneur d'avoir été le premier à saluer la venue d'un nouveau maître.

Une autre cause m'a décidé encore à publier ces pages. Éloigné par mes travaux de la critique artistique, ne pouvant m'occuper, cette année, des deux Expositions de tableaux qui ont lieu au Champ de Mars & aux Champs-Élysées, je désire cependant faire acte de présence & continuer autant que possible l'œuvre que j'ai entreprise, il y a un an, en disant carrément ce que je pense de l'art contemporain. Mon étude sur Édouard Manet est une simple application de ma façon de voir en matière artistique, &, en attendant mieux, en attendant que je puisse faire un nouveau Salon, je livre à l'appréciation de tous un essai où l'on jugera des mérites & des défauts de la méthode que j'emploie.

Édouard Manet a eu l'obligeance de mettre à ma disposition une eau-forte qu'il a gravée d'après son Olympia. Je n'ai pas à louer ici cette eau-forte; je remercie simplement l'artiste de m'avoir permis de donner la preuve à côté de la démonstration, une œuvre de lui à côté de mes louanges.

Mai 1867.

Émile Zola.


ÉDOUARD MANET

C'est un travail délicat que de démonter, pièce à pièce, la personnalité d'un artiste. Une pareille besogne est toujours difficile, & elle se fait seulement en toute vérité & toute largeur sur un homme dont l'œuvre est achevé & qui a déjà donné ce qu'on attend de son talent. L'analyse s'exerce alors sur un ensemble complet; on étudie sous toutes ses faces un génie entier, on trace un portrait exact & précis, sans craindre de laisser échapper quelques particularités. Et il y a, pour le critique, une joie pénétrante à se dire qu'il peut disséquer un être, qu'il a à faire l'anatomie d'un organisme, & qu'il reconstruira ensuite, dans sa réalité vivante, un homme avec tous ses membres, tous ses nerfs & tout son cœur, toutes ses rêveries & toute sa chair.

Étudiant aujourd'hui le peintre Édouard Manet, je ne puis goûter cette joie. Les premières œuvres remarquables de l'artiste datent de six à sept ans au plus. Je n'oserais le juger d'une façon absolue sur les trente à quarante toiles de lui qu'il m'a été permis de voir & d'apprécier. Ici, il n'y a pas un ensemble arrêté; le peintre en est à cet âge fiévreux où le talent se développe & grandit; il n'a sans doute révélé jusqu'à cette heure qu'un coin de sa personnalité, et il a devant lui trop de vie, trop d'avenir, trop de hasards de toute espèce, pour que je tente, dans ces pages, d'arrêter sa physionomie d'un trait définitif.

Je n'aurais certainement pas entrepris de tracer la simple silhouette qu'il m'est permis de donner, si des raisons particulières & puissantes ne m'y avaient déterminé. Les circonstances ont fait d'Édouard Manet, encore tout jeune, un sujet d'étude des plus curieux & des plus instructifs. La position étrange que le public, même les critiques & les artistes ses confrères, lui ont créée dans l'art contemporain, m'a paru devoir être nettement étudiée & expliquée. Et ici ce n'est plus seulement la personnalité d'Édouard Manet que je cherche à analyser, c'est notre moment artistique lui-même, ce sont les opinions contemporaines en matière d'esthétique.