Un cas curieux s'est présenté, & ce cas est celui-ci, en deux mots. Un jeune peintre a obéi très-naïvement à des tendances personnelles de vue & de compréhension; il s'est mis à peindre en dehors des règles sacrées enseignées dans les écoles; il a ainsi produit des œuvres particulières, d'une saveur amère & forte, qui ont blessé les yeux des gens habitués à d'autres aspects. Et voilà que les gens, sans chercher à s'expliquer pourquoi leurs yeux étaient blessés, ont injurié le jeune peintre, l'ont insulté dans sa bonne foi & dans son talent, ont fait de lui une sorte de pantin grotesque qui tire la langue pour amuser les badauds.
N'est-ce pas qu'une telle émeute est chose intéressante à étudier, & qu'un curieux indépendant comme moi a raison de s'arrêter en passant devant la foule ironique & bruyante qui entoure le jeune peintre & qui le poursuit de ses huées?
J'imagine que je suis en pleine rue & que je rencontre un attroupement de gamins qui accompagnent Édouard Manet à coups de pierres. Les critiques d'art,—pardon, les sergents de ville font mal leur office; ils accroissent le tumulte au lieu de le calmer, & même, Dieu me pardonne! il me semble que les sergents de ville ont d'énormes pavés dans leurs mains. Il y a déjà, dans ce spectacle, une certaine grossièreté qui m'attriste, moi passant désintéressé, d'allures calmes & libres.
Je m'approche, j'interroge les gamins, j'interroge les sergents de ville, j'interroge Édouard Manet lui-même. Et une conviction se fait en moi. Je me rends compte de la colère des gamins & de la mollesse des sergents de ville; je sais quel crime a commis ce paria qu'on lapide. Je rentre chez moi, & je dresse, pour l'honneur de la vérité, le procès-verbal qu'on va lire.
Je n'ai évidemment qu'un but: apaiser l'irritation aveugle des émeutiers, les faire revenir à des sentiments plus intelligents, les prier d'ouvrir les yeux, &, en tout cas, de ne pas crier ainsi dans la rue. Et je leur demande une saine critique, non pour Édouard Manet seulement, mais encore pour tous les tempéraments particuliers qui se présenteront. Ma plaidoirie s'élargit, mon but n'est plus l'acceptation d'un seul homme, il devient l'acceptation de l'art tout entier. En étudiant dans Édouard Manet l'accueil fait aux personnalités originales, je proteste contre cet accueil, je fais d'une question individuelle une question qui intéresse tous les véritables artistes.
Ce travail, pour plusieurs causes, je le répète, ne saurait donc être un portrait définitif: c'est la simple constatation d'un état présent, c'est un procès-verbal dressé sur des faits regrettables qui me semblent révéler tristement le point où près de deux siècles de tradition ont conduit la foule en matière artistique.
I
L'HOMME ET L'ARTISTE
Édouard Manet est né à Paris en 1833. Je n'ai sur lui que peu de détails biographiques. La vie d'un artiste, en nos temps corrects & policés, est celle d'un bourgeois tranquille, qui peint des tableaux dans son atelier comme d'autres vendent du poivre derrière leur comptoir. La race chevelue de 1830 a même, Dieu merci! complètement disparu, & nos peintres sont devenus ce qu'ils doivent être, des gens vivant comme tout le monde.
Après avoir passé quelques années chez l'abbé Poiloup, à Vaugirard, Édouard Manet termina ses études au collège Rollin. A dix-sept ans, comme il sortait du collège, il se prit d'amour pour la peinture. Terrible amour que celui-là! Les parents tolèrent une maîtresse, & même deux; ils ferment les yeux, s'il est nécessaire, sur le dévergondage du cœur & des sens. Mais les arts, la peinture est pour eux la grande Impure, la Courtisane toujours affamée de chair fraîche, qui doit boire le sang de leurs enfants & les tordre tout pantelants sur sa gorge insatiable. Là est l'orgie, la débauche sans pardon, le spectre sanglant qui se dresse parfois au milieu des familles & qui trouble la paix des foyers domestiques.