Naturellement, à dix-sept ans, Édouard Manet s'embarqua comme novice sur un vaisseau qui se rendait à Rio-Janeiro. Sans doute la grande Impure, la Courtisane toujours affamée de chair fraîche s'embarqua avec lui & acheva de le séduire au milieu des solitudes lumineuses de l'Océan & du ciel: elle s'adressa à sa chair, elle balança amoureusement devant ses yeux les lignes éclatantes des horizons, elle lui parla de passion avec le langage doux & vigoureux des couleurs. Au retour, Édouard Manet appartenait tout entier à l'Infâme.
Il laissa la mer & alla visiter l'Italie & la Hollande. D'ailleurs, il s'ignorait encore, il se promena en jeune naïf, il perdit son temps. Et ce qui le prouve, c'est qu'en arrivant à Paris, il entra comme élève à l'atelier de Thomas Couture & y resta pendant près de six ans, les bras liés par les préceptes & les conseils, pataugeant en pleine médiocrité, ne sachant pas trouver sa voie. Il y avait en lui un tempérament particulier qui ne put se plier à ces premières leçons, & l'influence de cette éducation artistique, contraire à sa nature, agit sur ses travaux même après sa sortie de l'atelier du maître: pendant trois années, il se débattit dans son ombre, il travailla sans trop savoir ce qu'il voyait ni ce qu'il voulait. Ce fut en 1860 seulement qu'il peignit le Buveur d'absinthe, une toile où l'on trouve encore une vague impression des œuvres de Thomas Couture, mais qui contient déjà en germe la manière personnelle de l'artiste.
Depuis 1860, sa vie artistique est connue du public. On se souvient de la sensation étrange que produisirent quelques-unes de ses toiles à l'exposition Martinet & au Salon des Refusés, en 1863; on se rappelle également le tumulte qu'occasionnèrent ses tableaux le Christ & les Anges & Olympia, aux Salons de 1864 & de 1865. En étudiant ses œuvres, je reviendrai sur cette période de sa vie.
Édouard Manet est de taille moyenne, plutôt petite que grande. Les cheveux & la barbe sont d'un châtain pâle; les yeux, étroits & profonds, ont une vivacité & une flamme juvéniles; la bouche est caractéristique, mince, mobile, un peu moqueuse dans les coins. Le visage entier, d'une irrégularité fine & intelligente, annonce la souplesse & l'audace, le mépris de la sottise & de la banalité. Et si du visage nous descendons à la personne, nous trouvons dans Édouard Manet un homme d'une amabilité & d'une politesse exquises, d'allures distinguées et d'apparence sympathique.
Je suis bien forcé d'insister sur ces détails infiniment petits. Les farceurs contemporains, ceux qui gagnent leur pain en faisant rire le public, ont changé Édouard Manet en une sorte de bohême, de galopin, de croquemitaine ridicule! Et le public a accepté, comme autant de vérités, les plaisanteries & les caricatures. La vérité s'accommode mal de ces pantins de fantaisie créés par les rieurs à gages, & il est bon de montrer l'homme réel.
L'artiste m'a avoué qu'il adorait le monde & qu'il trouvait des voluptés secrètes dans les délicatesses parfumées & lumineuses des soirées. Il y est entraîné sans doute par son amour des couleurs larges & vives; mais il y a aussi, au fond de lui, un besoin inné de distinction & d'élégance que je me fais fort de retrouver dans ses œuvres.
Ainsi telle est sa vie. Il travaille avec âpreté, & le nombre de ses toiles est déjà considérable; il peint sans découragement, sans lassitude, marchant droit devant lui, obéissant à sa nature. Puis il rentre dans son intérieur & y goûte les joies calmes de la bourgeoisie moderne; il fréquente le monde assidûment, il mène l'existence de chacun, avec cette différence qu'il est peut-être encore plus paisible & mieux élevé que chacun.
J'avais vraiment besoin d'écrire ces lignes avant de parler d'Édouard Manet comme artiste. Je me sens beaucoup plus à l'aise maintenant pour dire aux gens prévenus ce que je crois être la vérité. J'espère qu'on cessera de traiter de rapin débraillé l'homme dont je viens d'esquisser la physionomie en quelques traits, & qu'on prêtera une attention polie aux jugements très-désintéressés que je vais porter sur un artiste convaincu & sincère. Je suis persuadé que le profil exact de l'Édouard Manet réel surprendra bien des personnes; on l'étudiera désormais avec des rires moins indécents une attention plus convenable. La question devient celle-ci: ce peintre, assurément, peint d'une façon toute naïve, toute recueillie, & il s'agit seulement de savoir s'il fait œuvre de talent ou s'il se trompe grossièrement.
Je ne voudrais pas poser en principe que l'insuccès d'un élève, obéissant à la direction d'un maître, est la marque d'un talent original, & tirer de là un argument en faveur d'Édouard Manet perdant son temps chez Thomas Couture. Il y a forcément, pour chaque artiste, une période de tâtonnements & d'hésitations qui dure plus ou moins longtemps; il est admis que chacun doit passer cette période dans l'atelier d'un professeur, & je ne vois pas de mal à cela; les conseils, s'ils entravent parfois l'éclosion des talents originaux, ne les empêchent pas de se manifester un jour, & on les oublie parfaitement tôt ou tard, pour peu qu'on ait une individualité de quelque puissance.
Mais, dans le cas présent, il me plaît de considérer l'apprentissage long & pénible d'Édouard Manet comme un symptôme d'originalité. La liste serait longue, si je nommais ici tous ceux que leurs maîtres ont découragés & qui sont devenus ensuite des hommes de premier mérite. «Vous ne ferez jamais rien,» dit le magister, & cela signifie sans doute: «Hors de moi pas de salut, & vous n'êtes pas moi.» Heureux ceux que les maîtres ne reconnaissent pas pour leurs enfants; ils sont d'une race à part, ils apportent chacun leur mot dans la grande phrase que l'humanité écrit qui ne sera jamais complète, ils ont pour destinées d'être des maîtres à leur tour, des égoïstes, des personnalités nettes & tranchées.