La Maheude était sortie comme les autres. Un groupe se forma autour de la Levaque, qui criait le plus fort; car son soûlard de mari n'avait pas même reparu, elle devinait que, grosse ou petite, la paie allait se fondre au Volcan. Philomène guettait Maheu, pour que Zacharie n'entamât point la monnaie. Et il n'y avait que la Pierronne qui semblât assez calme, ce cafard de Pierron s'arrangeant toujours, on ne savait comment, de manière à avoir, sur le livret du porion, plus d'heures que les camarades. Mais la Brûlé trouvait ça lâche de la part de son gendre, elle était avec celles qui s'emportaient, maigre et droite au milieu du groupe, le poing tendu vers Montsou.

—Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin, leur bonne passer en calèche!… Oui, la cuisinière dans la calèche à deux chevaux, allant à Marchiennes pour avoir du poisson, bien sûr!

Une clameur monta, les violences recommencèrent. Cette bonne en tablier blanc, menée au marché de la ville voisine dans la voiture des maîtres, soulevait une indignation. Lorsque les ouvriers crevaient de faim, il leur fallait donc du poisson quand même? Ils n'en mangeraient peut-être pas toujours, du poisson: le tour du pauvre monde viendrait. Et les idées semées par Étienne poussaient, s'élargissaient dans ce cri de révolte. C'était l'impatience devant l'âge d'or promis, la hâte d'avoir sa part du bonheur, au-delà de cet horizon de misère, fermé comme une tombe. L'injustice devenait trop grande, ils finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de la bouche. Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de suite, dans cette cité idéale du progrès, où il n'y aurait plus de misérables. Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la débandade glapissante des enfants.

Le soir, à l'Avantage, la grève fut décidée. Rasseneur ne la combattait plus, et Souvarine l'acceptait comme un premier pas. D'un mot, Étienne résuma la situation: si elle voulait décidément la grève, la Compagnie aurait la grève.

V

Une semaine se passa, le travail continuait, soupçonneux et morne, dans l'attente du conflit.

Chez les Maheu, la quinzaine s'annonçait comme devant être plus maigre encore. Aussi la Maheude s'aigrissait-elle, malgré sa modération et son bon sens. Est-ce que sa fille Catherine ne s'était pas avisée de découcher une nuit? Le lendemain matin, elle était rentrée si lasse, si malade de cette aventure, qu'elle n'avait pu se rendre à la fosse; et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute, car c'était Chaval qui l'avait gardée, menaçant de la battre, si elle se sauvait. Il devenait fou de jalousie, il voulait l'empêcher de retourner dans le lit d'Étienne, où il savait bien, disait-il, que la famille la faisait coucher. Furieuse, la Maheude, après avoir défendu à sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler à Montsou. Mais ce n'en était pas moins une journée perdue, et la petite, maintenant qu'elle avait ce galant, aimait encore mieux ne pas en changer.

Deux jours après, il y eut une autre histoire. Le lundi et le mardi, Jeanlin que l'on croyait au Voreux, tranquillement à la besogne, s'échappa, tira une bordée dans les marais et dans la forêt de Vandame, avec Bébert et Lydie. Il les avait débauchés, jamais on ne sut à quelles rapines, à quels jeux d'enfants précoces ils s'étaient livrés tous les trois. Lui, reçut une forte correction, une fessée que sa mère lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille du coron terrifiée. Avait-on jamais vu ça? des enfants à elle, qui coûtaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant! Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misère héréditaire faisant de chaque petit de la portée un gagne-pain pour plus tard.

Ce matin-là, lorsque les hommes et la fille partirent à la fosse, la
Maheude se souleva de son lit pour dire à Jeanlin:

—Tu sais, si tu recommences, méchant bougre, je t'enlève la peau du derrière!