Au nouveau chantier de Maheu, le travail était pénible. Cette partie de la veine Filonnière s'amincissait, à ce point que les haveurs, écrasés entre le mur et le toit, s'écorchaient les coudes, dans l'abattage. En outre, elle devenait très humide, on redoutait d'heure en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui crèvent les roches et emportent les hommes. La veille, Étienne, comme il enfonçait violemment sa rivelaine et la retirait, avait reçu au visage le jet d'une source; mais ce n'était qu'une alerte, la taille en était restée simplement plus mouillée et plus malsaine. D'ailleurs, il ne songeait guère aux accidents possibles, il s'oubliait là maintenant avec les camarades, insoucieux du péril. On vivait dans le grisou, sans même en sentir la pesanteur sur les paupières, l'envoilement de toile d'araignée qu'il laissait aux cils. Parfois quand la flamme des lampes pâlissait et bleuissait davantage, on songeait à lui, un mineur mettait la tête contre la veine, pour écouter le petit bruit du gaz, un bruit de bulles d'air bouillonnant à chaque fente. Mais la menace continuelle étaient les éboulements: car, outre l'insuffisance des boisages, toujours bâclés trop vite, les terres ne tenaient pas, détrempées par les eaux.

Trois fois dans la journée, Maheu avait dû faire consolider les bois. Il était deux heures et demie, les hommes allaient remonter. Couché sur le flanc, Étienne achevait le havage d'un bloc, lorsqu'un lointain grondement de tonnerre ébranla toute la mine.

—Qu'est-ce donc? cria-t-il, en lâchant sa rivelaine pour écouter.

Il avait cru que la galerie s'effondrait derrière son dos.

Mais déjà Maheu se laissait glisser sur la pente de la taille, en disant:

—C'est un éboulement… Vite! vite!

Tous dégringolèrent, se précipitèrent, emportés par un élan de fraternité inquiète. Les lampes dansaient à leurs poings, dans le silence de mort qui s'était fait; ils couraient à la file le long des voies, l'échine pliée, comme s'ils eussent galopé à quatre pattes; et, sans ralentir ce galop, ils s'interrogeaient, jetaient des réponses brèves: où donc? dans les tailles peut-être? non, ça venait du bas! au roulage plutôt! Lorsqu'ils arrivèrent à la cheminée, ils s'y engouffrèrent, ils tombèrent les uns sur les autres, sans se soucier des meurtrissures.

Jeanlin, la peau rouge encore de la fessée de la veille, ne s'était pas échappé de la fosse, ce jour-là. Il trottait pieds nus derrière son train, refermait une à une les portes d'aérage; et, parfois, quand il ne redoutait pas la rencontre d'un porion, il montait sur la dernière berline, ce qu'on lui défendait, de peur qu'il ne s'y endormît. Mais sa grosse distraction était, chaque fois que le train se garait pour en laisser passer un autre, d'aller retrouver en tête Bébert qui tenait les guides. Il arrivait sournoisement, sans sa lampe, pinçait le camarade au sang, inventait des farces de mauvais singe, avec ses cheveux jaunes, ses grandes oreilles, son museau maigre, éclairé de petits yeux verts, luisants dans l'obscurité. D'une précocité maladive, il semblait avoir l'intelligence obscure et la vive adresse d'un avorton humain, qui retournait à l'animalité d'origine.

L'après-midi, Mouque amena aux galibots Bataille, dont c'était le tour de corvée; et, comme le cheval soufflait dans un garage, Jeanlin, qui s'était glissé jusqu'à Bébert, lui demanda:

—Qu'est-ce qu'il a, ce vieux rossard, à s'arrêter court?… Il me fera casser les jambes.