L'autre voulut l'interrompre, mais il ajouta:
—Sois donc franc! tu te fiches de l'Internationale, tu brûles seulement d'être à notre tête, de faire le monsieur en correspondant avec le fameux Conseil fédéral du Nord!
Un silence régna. Étienne, frémissant, reprit:
—C'est bon… Je croyais n'avoir rien à me reprocher. Toujours je te consultais, car je savais que tu avais combattu ici, longtemps avant moi. Mais, puisque tu ne peux souffrir personne à ton côté, j'agirai désormais tout seul… Et, d'abord, je t'avertis que la réunion aura lieu, même si Pluchart ne vient pas, et que les camarades adhéreront malgré toi.
—Oh! adhérer, murmura le cabaretier, ce n'est pas fait… Il faudra les décider à payer la cotisation.
—Nullement. L'Internationale accorde du temps aux ouvriers en grève. Nous paierons plus tard, et c'est elle qui, tout de suite, viendra à notre secours.
Rasseneur, du coup, s'emporta.
—Eh bien! nous allons voir… J'en suis, de ta réunion, et je parlerai. Oui, je ne te laisserai pas tourner la tête aux amis, je les éclairerai sur leurs intérêts véritables. Nous saurons lequel ils entendent suivre, de moi, qu'ils connaissent depuis trente ans, ou de toi, qui as tout bouleversé chez nous, en moins d'une année… Non! non! fous-moi la paix! c'est maintenant à qui écrasera l'autre!
Et il sortit, en faisant claquer la porte. Les guirlandes de fleurs tremblèrent au plafond, les écussons dorés sautèrent contre les murs. Puis, la grande salle retomba à sa paix lourde.
Souvarine fumait de son air doux, assis devant la table. Après avoir marché un instant en silence, Étienne se soulageait longuement. Était-ce sa faute, si on lâchait ce gros fainéant pour venir à lui? et il se défendait d'avoir recherché la popularité, il ne savait pas même comment tout cela s'était fait, la bonne amitié du coron, la confiance des mineurs, le pouvoir qu'il avait sur eux, à cette heure. Il s'indignait qu'on l'accusât de vouloir pousser au gâchis par ambition, il tapait sur sa poitrine, en protestant de sa fraternité.