Le jeudi suivant, vers dix heures, au moment où la belle société de Plassans s'écrasait dans le salon vert des Rougon, l'abbé Faujas parut sur le seuil. Il était superbe, grand, rose, vêtu d'une soutane fine qui luisait comme un satin. Il resta grave avec un léger sourire, à peine un pli aimable des lèvres, tout juste ce qu'il fallait pour éclairer sa face austère d'un rayon de bonhomie.
—Ah! c'est ce cher curé! cria gaiement madame de Condamin.
Mais la maîtresse de la maison se précipita; elle prit dans ses deux mains une des mains de l'abbé, l'amenant au milieu du salon, le cajolant du regard, avec un doux balancement de tête.
—Quelle surprise, quelle bonne surprise! répéta-t-elle. Voilà un siècle qu'on ne vous a vu. Il faut donc que le bonheur tombe chez vous, pour que vous vous souveniez de vos amis? Lui, saluait avec aisance. Autour de lui, c'était une ovation flatteuse, un chuchotement de femmes ravies. Madame Delangre et madame Rastoil n'attendirent pas qu'il vînt les saluer; elles s'avancèrent pour le complimenter de sa nomination qui était officielle depuis le matin. Le maire, le juge de paix, jusqu'à monsieur de Bourdeu, lui donnèrent des poignées de main vigoureuses.
—Hein! quel gaillard! murmura M. de Condamin à l'oreille du docteur Porquier; il ira loin. Je l'ai flairé dès le premier jour…. Vous savez qu'ils mentent comme des arracheurs de dents, la vieille Rougon et lui, avec leurs simagrées. Je l'ai vu se glisser ici plus de dix fois, à la nuit tombante. Ils doivent tremper dans de jolies histoires, tous les deux!
Mais le docteur Porquier eût une peur atroce que M. de Condamin ne le compromît; il se hâta de le quitter pour serrer, comme les autres, la main de l'abbé Faujas, bien qu'il ne lui eût jamais adressé la parole.
Cette entrée triomphale fut le grand événement de la soirée. L'abbé s'étant assis, un triple cercle de jupes l'entoura. Il causa avec une charmante bonhomie, parla de toutes choses, évitant soigneusement de répondre aux allusions. Félicité l'ayant questionné directement, il se contenta de dire qu'il n'habiterait pas la cure, qu'il préférait le logement où il vivait si tranquille, depuis près de trois ans. Marthe était là, parmi les dames, très-réservée, ainsi qu'à son ordinaire. Elle avait simplement souri à l'abbé, le regardant de loin, un peu pâle, l'air las et inquiet. Mais, lorsqu'il eut fait connaître son intention de ne pas quitter la rue Balande, elle rougit beaucoup, elle se leva pour passer dans le petit salon, comme suffoquée par la chaleur. Madame Paloque, auprès de laquelle M. de Condamin était allé s'asseoir, ricana en lui disant assez haut pour être entendue: —C'est propre, n'est-ce pas?… Elle devrait au moins ne pas lui donner des rendez-vous ici, puisqu'ils ont toute la journée chez eux.
Seul, M. de Condamin se mit à rire. Les autres personnes prirent un air froid. Madame Paloque, comprenant qu'elle venait de se faire du tort, essaya de tourner la chose en plaisanterie. Cependant, dans les coins, on causait de l'abbé Fenil. La grande curiosité était de savoir s'il allait venir. M. de Bourdeu, un des amis du grand vicaire, raconta doctement qu'il était souffrant. La nouvelle de cette indisposition fut accueillie par des sourires discrets. Tout le monde était au courant de la révolution qui avait eu lieu à l'évêché. L'abbé Surin donnait à ces dames des détails très-curieux, sur l'horrible scène survenue entre monseigneur et le grand vicaire. Ce dernier, battu par monseigneur, faisait raconter qu'une attaque de goutte le clouait chez lui. Mais ce n'était pas là un dénoûment, et l'abbé Surin ajoutait que «l'on en verrait bien d'autres.» Cela se répétait à l'oreille avec de petites exclamations, des hochements de tête, des moues de surprise et de doute. Pour l'instant, du moins, c'était l'abbé Faujas qui l'emportait. Aussi les belles dévotes se chauffaient-elles doucement à ce soleil levant.
Vers le milieu de la soirée, l'abbé Bourrette entra. Les conversations se turent, on le regarda curieusement. Personne n'ignorait que, la veille encore, il comptait sur la cure de Saint-Saturnin; il avait suppléé l'abbé Compan pendant sa longue maladie; la place était à lui. Il resta un instant sur le seuil sans remarquer le mouvement que son arrivée produisait, un peu essoufflé, les paupières battantes. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas, il se précipita, lui serra les deux mains avec effusion, en s'écriant:
—Ah! mon bon ami, laissez-moi vous féliciter…. Je viens de chez vous, où j'ai appris par votre mère que vous étiez ici…. Je suis bien heureux de vous rencontrer.