—Sans doute, murmura l'ivrogne, qui s'endormait. Faujas est drôle….
Je ne veux pas de la propriétaire, j'aime mieux ses écus.

Alors, Olympe se mit à rire effrontément, en regardant son frère. Elle s'était recouchée, s'arrangeant commodément, le dos contre l'oreiller. Le prêtre, un peu pâle, réfléchissait; puis, il s'en alla, sans dire un mot, tandis qu'elle reprenait son roman et que Trouche ronflait sur le canapé.

Le lendemain, Trouche dégrisé eut un long entretien avec l'abbé Faujas. Lorsqu'il revint auprès de sa femme, il lui apprit à quelles conditions la paix était faite.

—Écoute, mon chéri, lui dit-elle, contente-le, fais bien ce qu'il demande; tâche surtout de lui être utile, puisqu'il t'en donne les moyens…. J'ai l'air brave, quand il est là; mais, au fond, je sais qu'il nous mettrait à la rue, comme des chiens, si nous le poussions à bout. Et je ne veux pas m'en aller…. Es-tu sûr qu'il nous gardera?

—Oui, ne crains rien, répondit l'employé. Il a besoin de moi, il nous laissera faire notre pelote.

A partir de ce moment, Trouche sortit tous les soirs, vers neuf heures, lorsque les rues étaient désertes. Il racontait à sa femme qu'il allait dans le vieux quartier faire de la propagande pour l'abbé. D'ailleurs, Olympe n'était pas jalouse; elle riait, lorsqu'il lui rapportait quoique histoire risquée; elle préférait les chatteries solitaires, les petits verres pris toute seule, les gâteaux mangés en cachette, les longues soirées passées chaudement dans le lit, à dévorer un vieux fonds de cabinet de lecture, découvert par elle rue Canquoin. Trouche rentrait gris raisonnablement; il ôtait ses souliers dans le vestibule, pour monter l'escalier sans bruit. Quand il avait trop bu, quand il empoisonnait la pipe et l'eau-de-vie, sa femme ne le voulait pas à côté d'elle; elle le forçait à coucher sur le canapé. C'était alors une lutte sourde, silencieuse. Il revenait avec l'entêtement de l'ivresse, s'accrochait aux couvertures; mais il chancelait, glissait, tombait sur les mains, et elle finissait par le rouler comme une masse. S'il commençait à crier, elle le serrait à la gorge, le regardant fixement, murmurant:

—Ovide t'entend, Ovide va venir.

Il était alors pris de peur, ainsi qu'un enfant auquel on parle du loup; puis, il s'endormait en mâchant des excuses. D'ailleurs, dès le soleil levé, il faisait sa toilette d'homme grave, essuyait de son visage marbré les hontes de la nuit, mettait une certaine cravate qui, selon son expression, lui donnait «l'air calotin». Il passait devant les cafés en baissant les yeux. A l'oeuvre de la Vierge, on le respectait. Parfois, lorsque les jeunes filles jouaient dans la cour, il levait un coin du rideau, les regardait d'un air paterne, avec des flammes courtes qui flambaient sous ses paupières à demi baissées.

Les Trouche étaient encore tenus en respect par madame Faujas. La fille et la mère restaient en continuelle querelle, l'une se plaignant d'avoir toujours été sacrifiée à son frère, l'autre la traitant de mauvaise bête qu'elle aurait dû écraser au berceau. Mordant à la même proie, elles se surveillaient, sans lâcher le morceau, furieuses, inquiètes de savoir laquelle des deux taillerait la plus grosse part. Madame Faujas voulait toute la maison; elle en défendait jusqu'aux balayures contre les doigts crochus d'Olympe. Lorsqu'elle s'aperçut des grosses sommes que celle-ci tirait des poches de Marthe, elle devint terrible. Son fils ayant haussé les épaules en homme qui dédaigne ces misères, et qui se trouve forcé de fermer les yeux, elle eut à son tour une explication épouvantable avec sa fille, qu'elle appela voleuse, comme si elle eût pris l'argent dans sa propre poche.

—Hein? maman, c'est assez, n'est-ce pas? dit Olympe impatientée. Ce n'est pas votre bourse qui danse peut-être…. Moi, je n'emprunte encore que de l'argent, je ne me fais pas nourrir.