—Que veux-tu dire, méchante gale? balbutia madame Faujas, au comble de l'exaspération. Est-ce que nous ne payons pas nos repas? Demande à la cuisinière, elle le montrera notre livre de compte.

Olympe éclata de rire.

—Ah! très-joli! reprit-elle. Je le connais, le livre de compte. Vous payez les radis et le beurre, n'est-ce pas?… Tenez, maman, restez au rez-de-chaussée; je ne vais pas vous y déranger, moi. Mais ne montez plus me tourmenter, ou je crie. Vous savez qu'Ovide a défendu qu'on fît du bruit.

Madame Faujas redescendait en grondant. Cette menace de tapage la forçait à battre en retraite. Olympe, pour se moquer, chantonnait derrière son dos. Mais, lorsqu'elle allait au jardin, sa mère se vengeait, sans cesse sur ses talons, regardant ses mains, la guettant. Elle ne la tolérait ni dans la cuisine ni dans la salle à manger. Elle l'avait fâchée avec Rose, à propos d'une casserole prêtée et non rendue. Cependant, elle n'osait l'attaquer dans l'amitié de Marthe, de peur de quelque esclandre, dont l'abbé aurait souffert.

—Puisque tu es si peu soucieux de tes intérêts, dit-elle un jour à son fils, je saurai bien les défendre à ta place; n'aie pas peur, je serai prudente…. Si je n'étais pas là, vois-tu, ta soeur te retirerait le pain des mains.

Marthe n'avait pas conscience du drame qui se nouait autour d'elle. La maison lui semblait simplement plus vivante, depuis que tout ce monde emplissait le vestibule, l'escalier, les corridors. On eût dit le vacarme d'un hôtel garni, avec le bruit étouffé des querelles, les portes battantes, la vie sans gêne et personnelle de chaque locataire, la cuisine flambante, où Rose semblait avoir toute une table d'hôte à traiter. Puis, c'était une procession continuelle de fournisseurs. Olympe, se soignant les mains, ne voulant plus laver la vaisselle, se faisait tout apporter du dehors, de chez un pâtissier de la rue de la Banne, qui préparait des repas pour la ville. Et Marthe souriait, se disait heureuse de ce branle de la maison entière; elle n'aimait plus rester seule, avait besoin d'occuper la fièvre dont elle était brûlée.

Cependant, Mouret, comme pour fuir ce vacarme, s'enfermait dans la pièce du premier étage, qu'il appelait son bureau; il avait vaincu sa répugnance de la solitude; il ne descendait presque plus au jardin, disparaissait souvent du matin au soir.

—Je voudrais bien savoir ce qu'il peut faire, là dedans, disait Rose à madame Faujas. On ne l'entend pas remuer. On le croirait mort. S'il se cache, n'est-ce pas? c'est qu'il n'a rien de propre à faire.

Quand l'été vint, la maison s'anima encore. L'abbé Faujas recevait les sociétés du sous-préfet et du président, au fond du jardin, sous la tonnelle. Rose, sur l'ordre de Marthe, avait acheté une douzaine de chaises rustiques, afin qu'on pût prendre le frais, sans toujours déménager les sièges de la salle à manger. L'habitude était prise. Chaque mardi, dans l'après-midi, les portes de l'impasse restaient ouvertes; ces messieurs et ces dames venaient saluer monsieur le curé, en voisins, coiffés de chapeaux de paille, chaussés de pantoufles, les redingotes déboutonnées, les jupes relevées par des épingles. Les visiteurs arrivaient un à un; puis, les deux sociétés finissaient par se trouver au complet, mêlées, confondues, s'égayant, commérant dans la plus grande intimité.

—Vous ne craignez pas, dit un jour M. de Bourdeu à M. Rastoil, que ces rencontres avec la bande de la sous-préfecture ne soient mal jugées?… Voici les élections générales qui approchent.