—Alors vous ne doutez plus, vous vous confiez à moi?

—Absolument, mon cher curé. D'ailleurs je n'entends rien à la politique, je vous laisse le maître.

Ils causèrent ensemble toute la matinée. L'abbé Faujas obtint de lui qu!il ferait une tournée dans le diocèse; il l'accompagnerait, lui soufflerait ses moindres paroles. Il était nécessaire, en outre, de mander tous les doyens, de façon que les curés des plus petites communes pussent recevoir des instructions. Cela ne présentait aucune difficulté, le clergé obéirait. La besogne la plus délicate était dans Plassans même, dans le quartier Saint-Marc. La noblesse, claquemurée au fond de ses hôtels, échappait entièrement à l'action du prêtre; il n'avait pu agir jusqu'alors que sur les royalistes ambitieux, les Rastoil, les Maffre, les Bourdeu. L'évêque lui promit de sonder certains salons du quartier Saint-Marc où il était reçu. D'ailleurs, en admettant même que la noblesse votât mal, elle ne réunirait qu'une minorité ridicule, si la bourgeoisie cléricale l'abandonnait. —Maintenant, dit monseigneur Rousselot eu se levant, il serait peut-être bon que je connusse le nom de votre candidat, afin de le recommander en toutes lettres.

L'abbé Faujas sourit.

—Un nom est dangereux, répondit-il. Dans huit jours, il ne resterait plus un morceau de notre candidat, si nous le nommions aujourd'hui…. Le marquis de Lagrifoul est devenu impossible. Monsieur de Bourdeu, qui compte se mettre sur les rangs, est plus impossible encore. Nous les laisserons se détruire l'un par l'autre, nous n'interviendrons qu'au dernier moment…. Dites simplement qu'une élection purement politique serait regrettable, qu'il faudrait, dans l'intérêt de Plassans, un homme choisi en dehors des partis, connaissant à fond les besoins de la ville et du département. Donnez même à entendre que cet homme est trouvé; mais n'allez pas plus loin.

L'évêque sourit à son tour. Il retint le prêtre, au moment où celui-ci prenait congé.

—Et l'abbé Fenil? lui demanda-t-il en baissant la voix. Ne craignez-vous pas qu'il se jette en travers de vos projets?

L'abbé Faujas haussa les épaules.

—Il n'a plus bougé, dit-il.

—Justement, reprit le prélat, cette tranquillité m'inquiète. Je connais Fenil, c'est le prêtre le plus haineux de mon diocèse. Il a peut-être abandonné la vanité de vous battre sur le terrain politique; mais soyez sûr qu'il se vengera d'homme à homme…. Il doit vous guetter du fond de sa retraite.