—Bah! dit l'abbé Faujas, qui montra ses dents blanches, il ne me mangera pas tout vivant, peut-être.
L'abbé Surin venait d'entrer. Quand le curé de Saint-Saturnin fut parti, il égaya beaucoup monseigneur Rousselot, en murmurant: —S'ils pouvaient se dévorer l'un l'autre, comme les deux renards dont il ne resta que les deux queues?
La période électorale allait s'ouvrir. Plassans, que les questions politiques laissent parfaitement calme d'ordinaire, avait un commencement de légère fièvre. Une bouche invisible semblait souffler la guerre dans les rues paisibles. Le marquis de Lagrifoul, qui habitait la Palud, une grosse bourgade voisine, était descendu, depuis quinze jours, chez un de ses parents, le comte de Valqueyras, dont l'hôtel occupait tout un coin du quartier Saint-Marc. Il se faisait voir, se promenait sur le cours Sauvaire, allait à Saint-Saturnin, saluait les personnes influentes, sans sortir cependant de sa maussaderie de gentilhomme. Mais ces efforts d'amabilité, qui avaient suffi une première fois, ne paraissaient pas avoir un grand succès. Des accusations couraient, grossies chaque jour, venues on ne savait de quelle source: le marquis était d'une nullité déplorable; avec un autre homme que le marquis, Plassans aurait eu depuis longtemps un embranchement de chemin de fer, le reliant à la ligne de Nice; enfin, quand un enfant du pays allait voir le marquis à Paris, il devait faire trois ou quatre visites avant d'obtenir le moindre service. Cependant, bien que la candidature du député sortant fût très-compromise par ces reproches, aucun autre candidat ne s'était encore mis sur les rangs d'une façon nette. On parlait de M. de Bourdeu, tout en disant qu'il serait très-difficile de réunir une majorité sur le nom de cet ancien préfet de Louis-Philippe, qui n'avait nulle part des attaches solides. La vérité était qu'une influence inconnue venait, à Plassans, de déranger absolument les chances prévues des différentes candidatures, en rompant l'alliance des légitimistes et des républicains. Ce qui dominait, c'était une perplexité générale, une confusion pleine d'ennui, un besoin de bâcler au plus vite l'élection.
—La majorité est déplacée, répétaient les uns politiques du cours
Sauvaire. La question est de savoir comment elle se fixera.
Dans cette fièvre de division qui passait sur la ville, les républicains voulurent avoir leur candidat. Ils choisirent un maître chapelier, un sieur Maurin, bonhomme très-aimé des ouvriers. Trouche, dans les cafés, le soir, trouvait Maurin bien pâle; il proposait un proscrit de décembre, un charron des Tulettes, qui avait le bon sens de refuser. Il faut dire que Trouche se donnait comme un républicain des plus ardents. Il se serait mis lui-même en avant, disait-il, s'il n'avait pas eu le frère de sa femme dans la calotte; à son grand regret, il se voyait forcé de manger le pain des cagots, ce qui l'obligeait à rester dans l'ombre. Il fut un des premiers à répandre de vilains bruits sur le marquis Lagrifoul; il conseilla également la rupture avec les légitimistes. Les républicains, à Plassans, qui étaient fort peu nombreux, devaient être forcément battus. Mais le triomphe de Trouche fut d'accuser la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil d'avoir fait disparaître le pauvre Mouret, dans le but de priver le parti démocratique d'un de ses chefs les plus honorables. Le soir où il lança cette accusation, chez un liquoriste de la rue Canquoin, les gens qui se trouvaient là, se regardèrent d'un air singulier. Les commérages du vieux quartier, s'attendrissant sur «le fou qui battait sa femme», maintenant qu'il était enfermé, racontaient que l'abbé Faujas avait voulu se débarrasser d'un mari gênant. Trouche alors, chaque soir, répéta son histoire, en tapant du poing sur les tables des cafés, avec une telle conviction, qu'il finit par imposer une légende dans laquelle M. Péqueur des Saulaies jouait le rôle le plus étrange du monde. Il y eut un retour absolu en faveur de Mouret. Il devint une victime politique, un homme dont on avait craint l'influence, au point de le loger dans un cabanon des Tulettes.
—Laissez-moi arranger mes affaires, disait Trouche d'un air confidentiel. Je planterai là toutes ces sacrées dévotes, et j'en raconterai de belles sur leur oeuvre de la Vierge…. Une jolie maison, où ces dames donnent des rendez-vous!
Cependant, l'abbé Faujas se multipliait; on ne voyait que lui dans les rues, depuis quelque temps. Il se soignait davantage, faisait effort pour garder un sourire aimable aux lèvres. Les paupières, par instants, se baissaient, éteignant la flamme sombre de son regard. Souvent, à bout de patience, las de ces luttes mesquines de chaque jour, il rentrait dans sa chambre nue, les poings serrés, les épaules gonflées de sa force inutile, souhaitant quelque colosse à étouffer pour se soulager. La vieille madame Rougon, qu'il continuait à voir en secret, était son bon génie; elle le chapitrait d'importance, tenait son grand corps plié devant elle sur une chaise basse, lui répétait qu'il devrait plaire, qu'il gâterait tout en montrant bêtement ses bras nus de lutteur. Plus tard, quand il serait le maître, il prendrait Plassans à la gorge, il l'étranglerait, si cela pouvait le contenter. Certes, elle n'était pas tendre pour Plassans, contre lequel elle avait une rancune de quarante années de misère, et qu'elle faisait crever de dépit depuis le coup d'État.
—C'est moi qui porte la soutane, lui disait-elle parfois en souriant; vous avez des allures de gendarme, mon cher curé.
Le prêtre se montrait surtout très-assidu à la salle de lecture du cercle de la Jeunesse. Il y écoulait d'une façon indulgente les jeunes gens parler politique, hochant la tète, répétant que l'honnêteté suffisait. Sa popularité grandissait. Il avait consenti un soir à jouer au billard, s'y montrant d'une force remarquable; en petit comité, il acceptait des cigarettes. Aussi le cercle prenait-il son avis en toutes choses. Ce qui acheva de le poser comme un homme tolérant, ce fut la façon pleine de bonhomie dont il plaida la réception de Guillaume Porquier, qui avait renouvelé sa demande. —J'ai vu ce jeune homme, dit-il; il est venu me faire sa confession générale, et, ma foi! je lui ai donné l'absolution. A tout péché, miséricorde…. Ce n'est pas parce qu'il a décroché quelques enseignes à Plassans et fait des dettes à Paris, qu'il faut le traiter en lépreux.
Lorsque Guillaume eut été reçu, il dit en ricanant aux fils Maffre: