—Eh bien, vous me devez deux bouteilles de champagne…. Vous voyez que le curé fait tout ce que je veux. J'ai une petite machine pour le chatouiller à l'endroit sensible, et alors il rit, mes enfants, il n'a plus rien à me refuser.

—Il n'a pas l'air de beaucoup t'aimer pourtant, fit remarquer
Alphonse; il te regarde joliment de travers.

—Bah! c'est que je l'aurai chatouillé trop fort…. Vous verrez que nous serons bientôt les meilleurs amis du monde.

En effet, l'abbé Faujas parut se prendre d'affection pour le fils du docteur; il disait que ce pauvre jeune homme avait besoin d'être conduit par une main très-douce. Guillaume, en peu de temps, devint le boute-en-train du cercle; il inventa des jeux, fit connaître la recette d'un punch au kirsch, débaucha les tout jeunes gens échappés du collège. Ses vices aimables lui donnèrent une influence énorme. Pendant que les orgues ronflaient au-dessus de la salle de billard, il buvait des chopes, entouré des fils de tous les personnages comme il faut de Plassans, leur racontant des indécences qui les faisaient pouffer de rire. Le cercle glissa ainsi aux polissonneries complotées dans les coins. Mais l'abbé Faujas n'entendait rien. Guillaume le donnait «comme une forte caboche», qui roulait de grandes pensées.

—L'abbé sera évêque quand il voudra, racontait-il. Il a déjà refusé une cure à Paris. Il désire rester à Plassans, il s'est pris de tendresse pour la ville…. Moi, je le nommerais député. C'est lui qui ferait nos affaires à la Chambre! Mais il n'accepterait pas, il est trop modeste…. On pourra le consulter, quand viendront les élections. Il ne mettra personne dedans, celui-là!

Lucien Delangre restait l'homme grave du cercle. Il montrait une grande déférence pour l'abbé Faujas, il lui conquérait le groupe des jeunes gens studieux. Souvent il se rendait avec lui au cercle, causant vivement, se taisant dès qu'ils entraient dans la salle commune.

L'abbé, régulièrement, en sortant du café établi dans les caves des Minimes, se rendait à l'oeuvre de la Vierge. Il arrivait au milieu de la récréation, se montrait en souriant sur le perron de la cour. Alors toutes les galopines accouraient, se disputant ses poches, où traînaient toujours des images de sainteté, des chapelets, des médailles bénites. Il s'était fait adorer de ces grandes filles en leur donnant de petites tapes sur les joues et en leur recommandant d'être bien sages, ce qui mettait des rires sournois sur leurs mines effrontées. Souvent les religieuses se plaignaient à lui; les enfants confiées à leur garde étaient indisciplinables, elles se battaient à s'arracher les cheveux, elles faisaient pis encore. Lui, ne voyait que des peccadilles; il sermonait les plus turbulentes, dans la chapelle, d'où elles sortaient soumises. Parfois, il prenait prétexte d'une faute plus grave pour faire appeler les parents, et les renvoyait, touchés de sa bonhomie. Les galopines de l'oeuvre de la Vierge lui avaient ainsi gagné le coeur des familles pauvres de Plassans. Le soir, en rentrant chez elles, elles racontaient des choses extraordinaires sur monsieur le curé. Il n'était pas rare d'en rencontrer deux, dans les coins sombres des remparts, en train de se gifler, sur la question de décider laquelle des deux monsieur le curé aimait le mieux.

—Ces petites coquines représentent bien deux à trois milliers de voix, pensait Trouche en regardant, de la fenêtre de son bureau, les amabilités de l'abbé Faujas. Il s'était offert pour conquérir «ces petits coeurs», comme il nommait les jeunes filles; mais le prêtre, inquiet de ses regards luisants, lui avait formellement interdit de mettre les pieds dans la cour. Il se contentait, lorsque les religieuses tournaient le dos, de jeter des friandises aux «petits coeurs», comme on jette des miettes de pain aux moineaux. Il emplissait surtout de dragées le tablier d'une grande blonde, la fille d'un tanneur, qui avait, à treize ans, des épaules de femme faite.

La journée de l'abbé Faujas n'était point finie; il rendait ensuite de courtes visites aux dames de la société. Madame Rastoil, madame Delangre, lu recevaient avec des mines ravies; elles répétaient ses moindres mots, se faisaient avec lui un fonds de conversation pour toute une semaine. Mais sa grande amie était madame de Condamin. Celle-là gardait une familiarité souriante, une supériorité de jolie femme qui se sait toute-puissante. Elle avait des bouts de conversation à voix basse, des coups d'oeil, des sourires particuliers, témoignant d'une alliance tenue secrète. Lorsque le prêtre se présentait chez elle, elle mettait d'un regard son mari à la porte. «Le gouvernement entrait en séance», comme disait plaisamment le conservateur des eaux et forêts, qui montait à cheval en toute philosophie. C'était madame Rougon qui avait désigné madame de Condamin au prêtre.

—Elle n'est point encore tout à fait acceptée, lui expliqua-t-elle; c'est une femme très-forte, sous son air joli de coquette. Vous pouvez vous ouvrir à elle; elle verra dans votre triomphe une façon de s'imposer complètement; elle vous sera de la plus sérieuse utilité, si vous avez des places et des croix à distribuer…. Elle a gardé un bon ami à Paris, qui lui envoie du ruban rouge autant qu'elle en demande.