—Oui, Ovide nous méprise trop, murmurait Olympe.
Alors Trouche baissait la voix.
—Dis donc, si la propriétaire se jetait dans quelque puits avec ton bête de frère, nous resterions les maîtres; la maison serait à nous. Il y aurait une jolie pelote à faire…. Ce serait un vrai dénoûment, celui-là.
Les Trouche d'ailleurs, avaient envahi le rez-de-chaussée, depuis le départ de Mouret. Olympe s'était plainte d'abord que les cheminées fumaient, en haut; puis, elle avait fini par persuader à Marthe que le salon, abandonné jusque-là, était la pièce la plus saine de la maison. Rose ayant reçu l'ordre d'y faire un grand feu, les deux femmes passèrent là les journées, dans des causeries sans fin, en face des bûches énormes qui flambaient. Un des rêves d'Olympe était de vivre ainsi, bien habillée, allongée sur un canapé, au milieu du luxe d'un bel appartement. Elle décida Marthe à changer le papier du salon, à acheter des meubles et un tapis. Alors, elle fut une dame. Elle descendait en pantoufles et en peignoir, elle parlait en maîtresse de maison.
—Cette pauvre madame Mouret, disait-elle, a tant de tracas, qu'elle m'a suppliée de l'aider. Je m'occupe un peu de ses affaires. Que voulez-vous? c'est une bonne oeuvre.
Elle avait, en effet, su gagner la confiance de Marthe, qui, par lassitude, se déchargeait sur elle des menus soins de la maison. C'était elle qui tenait les clefs de la cave et des armoires; en outre, elle payait les fournisseurs. Longtemps elle se consulta pour savoir si elle manoeuvrerait de façon à s'installer également dans la salle à manger. Mais Trouche l'en dissuada: ils ne seraient plus libres de manger ni de boire à leur gré; ils n'oseraient seulement pas boire leur vin pur ni inviter un ami à venir prendre le café. Seulement, Olympe promit à son mari de lui monter sa portion des desserts. Elle s'emplissait les poches de sucre, elle apportait jusqu'à des bouts de bougie. A cet effet, elle avait cousu de grandes poches de toile, qu'elle attachait sous sa jupe et qu'elle mettait un bon quart d'heure à vider chaque soir.
—Vois-tu, c'est une poire pour la soif, murmurait-elle en entassant les provisions pêle-mêle dans une malle, qu'elle poussait ensuite sous son lit. Si nous venions à nous lâcher avec la propriétaire, nous trouverions là de quoi aller un bout de temps…. Il faudra que je monte des pots de confitures et du petit salé.
—Tu es bien bonne de te cacher, répondait Trouche. A ta place, je me ferais apporter tout ça par Rose, puisque tu es la maîtresse.
Lui, s'était donné le jardin. Longtemps il avait jalousé Mouret en le voyant tailler ses arbres, sabler ses allées, arroser ses laitues; il caressait le rêve d'avoir à son tour un coin de terre, où il bêcherait et planterait à son aise. Aussi, lorsque Mouret ne fut plus là, envahit-il le jardin avec des projets de bouleversements, de transformations complètes. Il commença par condamner les légumes. Il se disait d'âme tendre et aimait les fleurs. Mais le travail de la bêche le fatigua dès le second jour; un jardinier fut appelé, qui défonça les carrés sous ses ordres, jeta au fumier les salades, prépara le sol à recevoir au printemps des pivoines, des rosiers, des lis, des graines de pieds-d'alouette et de volubilis, des boutures d'oeillets et de géraniums. Puis, une idée lui poussa: il crut comprendre que le deuil, l'air noir des plates-bandes, leur venait de ces grands buis sombres qui les bordaient, et il médita longuement d'arracher les buis.
—Tu as bien raison, déclara Olympe consultée; ça ressemble à un cimetière. Moi, j'aimerais pour bordure des branches de fonte imitant des bois rustiques…. Je déciderai la propriétaire. Fais toujours arracher les buis.