Les buis furent arrachés. Huit jours plus tard, le jardinier posait les bois rustiques. Trouche déplaça encore plusieurs arbres fruitiers qui gênaient la vue, fit repeindre les tonnelles en vert clair, orna le jet d'eau de rocailles. La cascade de M. Rastoil le tentait furieusement; mais il se contenta de choisir la place où il en établirait une semblable, «si les affaires marchaient bien».
—Ce sont les voisins qui doivent ouvrir des yeux! disait-il le soir à sa femme. Ils voient bien qu'un homme de goût est là maintenant…. Au moins, cet été, quand nous nous mettrons à la fenêtre, ça sentira bon, et nous aurons une jolie vue.
Marthe laissait faire, approuvait tous les projets qu'on lui soumettait; d'ailleurs, on finissait par ne plus même la consulter. Les Trouche n'avaient à lutter que contre madame Faujas, qui continuait à leur disputer la maison pied à pied. Lorsque Olympe s'était emparée du salon, elle avait dû livrer une bataille en règle à sa mère. Peu s'en était fallu que celle-ci ne l'emportât. Ce fut le prêtre qui dérangea la victoire.
—Ta gueuse de soeur dit pis que pendre de nous à la propriétaire, se plaignait sans cesse madame Faujas. Je vois dans son jeu, elle veut nous supplanter, avoir tout l'agrément pour elle…. Est-ce qu'elle ne s'établit pas maintenant dans le salon, comme une dame, cette vaurienne!
Le prêtre n'écoutait pas, avait des gestes brusques d'impatience. Un jour il se fâcha, il cria:
—Je vous en prie, mère, laissez-moi tranquille. Ne me parlez plus d'Olympe ni de Trouche…. Qu'ils se fassent pendre, s'ils veulent!
—Ils prennent la maison, Ovide, ils ont des dents de rat. Quand tu voudras ta part, ils auront tout rongé…. Il n'y a que toi qui puisses les faire tenir tranquilles. Il regarda sa mère avec son sourire mince.
—Mère, vous m'aimez bien, murmura-t-il; je vous pardonne…. Rassurez-vous, je veux autre chose que la maison; elle n'est pas à moi, et je ne garde que ce que je gagne. Vous serez glorieuse, lorsque vous verrez ma part…. Trouche m'a été utile. Il faut bien fermer un peu les yeux.
Madame Faujas dut alors battre en retraite. Elle le fit de très-mauvaise grâce, en grondant sous les rires de triomphe dont Olympe la poursuivait. Le désintéressement absolu de son fils la désespérait dans ses rudes appétits, dans ses économies prudentes de paysanne. Elle aurait voulu mettre la maison en sûreté, vide et propre, pour qu'Ovide la trouvât, le jour où il en aurait besoin. Aussi les Trouche, avec leurs dents longues, lui causaient-ils un désespoir d'avare dépouillé par des étrangers; il lui semblait qu'ils dévoraient son bien, qu'ils lui mangeaient la chair, qu'ils les mettaient sur la paille, elle et son enfant préféré. Quand l'abbé lui eut défendu de s'opposer au lent envahissement des Trouche, elle résolut tout au moins de sauver du pillage ce qu'elle pourrait. Alors, elle se prit à voler dans les armoires, comme Olympe; elle s'attacha aussi de grandes poches sous les jupes; elle eut un coffre qu'elle emplit de tout ce qu'elle ramassa, provisions, linge, petits objets.
—Que cachez-vous donc là, mère? lui demanda un soir l'abbé en entrant dans sa chambre, attiré par le bruit qu'elle faisait en remuant le coffre.