Elle balbutia. Mais lui, comprenant, s'abandonna à une colère épouvantable.
—Quelle honte! cria-t-il. Vous voilà voleuse, maintenant! Et qu'arriverait-il, si l'on vous surprenait? Je serais la fable de la ville.
—C'est pour toi, Ovide, murmurait-elle. —Voleuse, ma mère est voleuse! Vous croyez peut-être que je vole aussi, moi, que je suis venu ici pour voler, que ma seule ambition est d'allonger les mains et de voler! Mon Dieu! quelle idée avez-vous donc de moi?… Il faudra nous séparer, mère, si nous ne nous entendons pas davantage.
Cette parole terrassa la vieille femme. Elle était restée agenouillée devant le coffre; elle se trouva assise sur le carreau, toute pâle, étranglant, les mains tendues. Puis, quand elle put parler:
—C'est pour toi, mon enfant, pour toi seul, je te jure…. Je te l'ai dit, ils prennent tout; elle emporte tout dans ses poches. Toi, tu n'auras rien, pas un morceau de sucre…. Non, non, je ne prendrai plus rien, puisque cela te contrarie; mais tu me garderas avec toi, n'est-ce pas? tu me garderas avec toi….
L'abbé Faujas ne voulut rien lui promettre, tant qu'elle n'aurait pas remis en place tout ce qu'elle avait enlevé. Il présida lui-même, pendant près d'une semaine, au déménagement secret du coffre; il lui regardait emplir ses poches et attendait qu'elle remontât pour faire un nouveau voyage. Par prudence, il ne lui laissait faire que deux voyages, le soir. La vieille femme avait le coeur crevé, à chaque objet qu'elle rendait; elle n'osait pleurer, mais des larmes de regret lui gonflaient les paupières; ses mains étaient plus tremblantes que lorsqu'elle avait vidé les armoires. Ce qui l'acheva, ce fut de constater, dès le second jour, que sa fille Olympe, à chaque chose qu'elle replaçait, venait derrière elle, et s'en emparait. Le linge, les provisions, les bouts de bougie, ne faisaient que changer de poche.
—Je ne descends plus rien, dit-elle à son fils en se révoltant sous ce coup imprévu. C'est inutile, ta soeur ramasse tout derrière mon dos. Ah! la coquine! Autant valait-il lui donner le coffre. Elle doit avoir un joli magot, là-haut …. Je t'en supplie, Ovide, laisse-moi garder ce qui reste. Ça ne fait pas de tort à la propriétaire, puisque, de toutes les façons, c'est perdu pour elle.
—Ma soeur est ce qu'elle est, répondit tranquillement le prêtre; mais je veux que ma mère soit une honnête femme. Vous m'aiderez davantage en ne commettant pas de pareilles actions.
Elle dut tout rendre, et elle vécut dès lors dans une haine farouche des Trouche, de Marthe, de la maison entière. Elle disait que le jour viendrait où il lui faudrait défendre Ovide contre tout ce monde.
Les Trouche alors régnèrent en maîtres. Ils achevèrent la conquête de la maison, ils pénétrèrent dans les coins les plus étroits. L'appartement de l'abbé fut seul respecté. Ils ne tremblaient que devant lui. Ce qui ne les empêchait pas d'inviter des amis, de faire des «gueuletons» qui duraient jusqu'à deux heures du matin. Guillaume Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgré ses trente-sept ans, minaudait, et plus d'un collégien échappé la serra de fort près, ce qui lui donnait des rires de femme chatouillée et heureuse. La maison devint pour elle un paradis. Trouche ricanait, la plaisantait, lorsqu'il était seul avec elle; il prétendait avoir trouvé un cartable d'écolier sous ses jupons.