—Je vous dois beaucoup…. Avant votre venue, j'étais sans âme. C'est vous qui avez voulu mon salut. C'est par vous que j'ai connu les seules joies de mon existence. Vous êtes mon sauveur et mon père. Depuis cinq ans, je ne vis que par vous et pour vous.
Sa voix se brisait, elle glissait sur les genoux. Il l'arrêta d'un geste.
—Eh bien! cria-t-elle, aujourd'hui je souffre, j'ai besoin de votre aide…. Écoutez-moi, mon père. Ne vous retirez pas de moi. Vous ne pouvez m'abandonner ainsi…. Je vous dis que Dieu ne m'entend plus. Je ne le sens plus…. Ayez pitié, je vous en prie. Conseillez-moi, menez-moi à ces grâces divines dont vous m'avez fait connaître les premiers bonheurs; apprenez-moi ce que je dois faire pour guérir, pour aller toujours plus avant dans l'amour de Dieu. —Il faut prier, dit gravement le prêtre.
—J'ai prié, j'ai prié pendant des heures, la tête dans les mains, cherchant à m'anéantir au fond de chaque mot d'adoration, et je n'ai pas été soulagée, et je n'ai pas senti Dieu.
—Il faut prier, prier encore, prier toujours, prier jusqu'à ce que
Dieu soit touché et qu'il descende en vous.
Elle le regardait avec angoisse.
—Alors, demanda-t-elle, il n'y a que la prière? Vous ne pouvez rien pour moi?
—Non, rien, déclara-t-il rudement.
Elle leva ses mains tremblantes, dans un élan désespéré, la gorge gonflée de colère. Mais elle se contint. Elle balbutia:
—Votre ciel est fermé. Vous m'avez menée jusque-là pour me heurter contre ce mur….. J'étais bien tranquille, vous vous souvenez, quand vous êtes venu. Je vivais dans mon coin, sans un désir, sans une curiosité. Et c'est vous qui m'avez reveillée avec des paroles qui me retournaient le coeur. C'est vous qui m'avez fait entrer dans une autre jeunesse …. Ah! vous ne savez pas quelles jouissances vous me donniez, dans les commencements! C'était une chaleur en moi, douce, qui allait jusqu'au bout de mon être. J'entendais mon coeur. J'avais une espérance immense. A quarante ans, cela me semblait ridicule parfois, et je souriais; puis, je me pardonnais, tant je me trouvais heureuse…. Mais, maintenant, je veux le reste du bonheur promis. Ça ne peut pas être tout. Il y a autre chose, n'est-ce pas? Comprenez donc que je suis lasse de ce désir toujours en éveil, que ce désir m'a brûlée, que ce désir me met en agonie. Il faut que je me dépêche, à présent que je n'ai plus de santé; je ne veux pas être dupe…. Il y a autre chose, dites-moi qu'il y a autre chose.