—Allons, bon! te voilà parti, bégaya Olympe; tu ronfles les yeux ouverts. Laisse-moi me mettre sur le devant; au moins, je finirai mon roman. Je n'ai pas sommeil, moi.

Elle se leva, le roula comme une masse vers la ruelle, et se mit à lire. Mais, dès la première page, elle tourna la tête avec inquiétude du côté de la porte. Elle croyait entendre un singulier grondement dans le corridor. Puis, elle se fâcha.

—Tu sais bien que je n'aime pas ces plaisanteries-là, dit-elle en donnant un coup de coude à son mari. Ne fais pas le loup…. On dirait qu'il y a un loup à la porte. Continue, si ça t'amuse. Va, tu es bien agaçant.

Et elle se replongea dans son roman, furieuse, après avoir sucé la tranche de citron de son grog. Mouret, de son allure souple, quitta la porte où il était resté blotti. Il monta au second étage, s'agenouiller devant la chambre de l'abbé Faujas, se haussant jusqu'au trou de la serrure. Il étouffait le nom de Marthe dans sa gorge, l'oeil ardent, fouillant les coins de la chambre, s'assurant qu'on ne la cachait point là. La grande pièce nue était pleine d'ombre, une petite lampe posée au bord de la table laissait tomber sur le carreau un rond étroit de clarté; le prêtre, qui écrivait, ne faisait lui-même qu'une tache noire, au milieu de cette lueur jaune. Après avoir cherché derrière la commode, derrière les rideaux, Mouret s'était arrêté au lit de fer, sur lequel le chapeau du prêtre étalait comme une chevelure de femme. Marthe sans doute était dans le lit. Les Trouche l'avaient dit, elle couchait là, maintenant. Mais il vit le lit froid, aux draps bien tirés, qui ressemblait à une pierre tombale; il s'habituait à l'ombre. L'abbé Faujas dut entendre quelque bruit, car il regarda la porte. Lorsque le fou aperçut le visage calme du prêtre, ses yeux rougirent, une légère écume parut aux coins de ses lèvres; il retint un hurlement, il s'en alla à quatre pattes par l'escalier, par les corridors, répétant à voix basse:

—Marthe! Marthe!

Il la chercha dans toute la maison: dans la chambre de Rose, qu'il trouva vide; dans le logement des Trouche, empli du déménagement des autres pièces; dans les anciennes chambres des enfants, où il sanglota en rencontrant sous sa main une paire de petites bottines éculées que Désirée avait portées. Il montait, descendait, s'accrochait à la rampe, se glissait le long des murs, faisait le tour des pièces à tâtons, sans se cogner, avec son agilité extraordinaire de fou prudent. Bientôt, il n'y eut pas un coin, de la cave au grenier, qu'il n'eût flairé. Marthe n'était pas dans la maison, les enfants non plus, Rose non plus. La maison était vide, la maison pouvait crouler. Mouret s'assit sur une marche de l'escalier, entre le premier et le second étage. Il étouffait ce souffle puissant qui, malgré lui, gonflait sa poitrine. Il attendait, les mains croisées, le dos appuyé à la rampe, les yeux ouverts dans la nuit, tout à l'idée fixe qu'il mûrissait patiemment. Ses sens prenaient une finesse telle, qu'il surprenait les plus petits bruits de la maison. En bas, Trouche ronflait; Olympe tournait les pages de son roman, avec le léger froissement du doigt contre le papier. Au second étage, la plume de l'abbé Faujas avait un bruissement de pattes d'insecte; tandis que, dans la chambre voisine, madame Faujas endormie semblait accompagner cette aigre musique de sa respiration forte. Mouret passa une heure, les oreilles aux aguets. Ce fut Olympe qui succomba la première au sommeil; il entendit le roman tomber sur le tapis. Puis, l'abbé Faujas posa sa plume, se déshabilla avec des frôlements discrets de pantoufles; les vêtements glissaient mollement, le lit ne craqua même pas. Toute la maison était couchée. Mais le fou sentait, à l'haleine trop grêle de l'abbé, qu'il ne dormait pas. Peu à peu, cette haleine grossit. Toute la maison dormait.

Mouret attendit encore une demi-heure. Il écoutait toujours avec un grand soin, comme s'il eût entendu les quatre personnes couchées là, descendre, d'un pas de plus en plus lourd, dans l'engourdissement du profond sommeil. La maison, écrasée dans les ténèbres, s'abandonnait. Alors il se leva, gagna lentement le vestibule. Il grondait:

—Marthe n'y est plus, la maison n'y est plus, rien n'y est plus.

Il ouvrit la porte donnant sur le jardin, il descendit à la petite serre. Là, il déménagea méthodiquement les grands buis sèches; il en emportait des brassées énormes, qu'il montait, qu'il empilait devant les portes des Trouche et des Faujas. Comme il était pris d'un besoin de grande clarté, il alla allumer dans la cuisine toutes les lampes, qu'il revint poser sur les tables des pièces, sur les paliers de l'escalier, le long des corridors. Puis, il transporta le reste des fascines de buis. Les tas s'élevaient plus haut que les portes. Mais, en faisant un dernier voyage, il leva les yeux, il aperçut les fenêtres. Alors, il retourna chercher les arbres fruitiers et dressa un bûcher sous les fenêtres, en ménageant fort habilement des courants d'air pour que la flamme fût belle. Le bûcher lui parut petit.

—Il n'y a plus rien, répétait-il; il faut qu'il n'y ait plus rien.