Il se souvint, il descendit à la cave, recommença ses voyages. Maintenant, il remontait la provision de chauffage pour l'hiver: le charbon, les sarments, le bois. Le bûcher, sous les fenêtres, grandissait. A chaque paquet de sarments qu'il rangeait proprement, il était secoué d'une satisfaction plus vive. Il distribua ensuite le combustible dans les pièces du rez-de-chaussée, en laissa un tas dans le vestibule, un autre dans la cuisine. Il finit par renverser les meubles, par les pousser sur les tas. Une heure lui avait suffi pour celle rude besogne. Sans souliers, courant les bras chargés, il s'était glissé partout, avait tout charrié avec une telle adresse qu'il n'avait pas laissé tomber une seule bûche trop rudement. Il semblait doué d'une vie nouvelle, d'une logique de mouvements extraordinaires. Il était, dans l'idée fixe, très-fort, très-intelligent.
Quand tout fut prêt, il jouit un instant de son oeuvre. Il allait de tas en tas, se plaisait à la forme carrée des bûchers, faisait le tour de chacun d'eux, en frappant doucement dans ses mains d'un air de satisfaction extrême. Quelques morceaux de charbon étant tombés le long de l'escalier, il courut chercher un balai, enleva proprement la poussière noire des marches. Il acheva ainsi son inspection, en bourgeois soigneux qui entend faire les choses comme elles doivent être faites, d'une façon réfléchie. La jouissance l'effarait peu à peu; il se courbait, se retrouvait à quatre pattes, courant sur les mains, soufflant plus fort, avec un ronflement de joie terrible.
Alors, il prit un sarment. Il alluma les tas. il commença par les tas de la terrasse, sous les fenêtres. D'un bond, il rentra, enflamma les tas du salon et de la salle à manger, de la cuisine et du vestibule. Puis, il sauta d'étage en étage, jetant les débris embrasés de son sarment sur les tas barrant les portes des Trouche et des Faujas. Une fureur croissante le secouait, la grande clarté de l'incendie achevait de l'affoler. Il descendit à deux reprises avec des sauts prodigieux, tournant sur lui même, traversant l'épaisse fumée, activant de son souffle les brasiers, dans lesquels il rejetait des poignées de charbons ardents. La vue des flammes s'écrasant déjà aux plafonds des pièces, le faisait asseoir par moments sur le derrière, riant, applaudissant de toute la force de ses mains.
Cependant, la maison ronflait, comme un poêle trop bourré. L'incendie éclatait sur tous les points à la fois, avec une violence qui fendait les planchers. Le fou remonta, au milieu des nappes de feu, les cheveux grillés, les vêtements noircis. Il se posta au second étage, accroupi sur les poings, avançant sa tête grondante de bête. Il gardait le passage, il ne quittait pas du regard la porte du prêtre.
—Ovide! Ovide! appela une voix terrible.
Au fond du corridor, la porte de madame Faujas s'étant brusquement ouverte, la flamme s'engouffra dans la chambre avec le roulement d'une tempête. La vieille femme parut au milieu du feu. Les mains en avant, elle écarta les fascines qui flambaient, sauta dans le corridor, rejeta à coups de pied, à coups de poing, les tisons qui masquaient la porte de son fils, qu'elle continuait à appeler désespérément. Le fou s'était aplati davantage, les yeux ardents, se plaignant toujours. —Attends-moi, ne descends pas par la fenêtre, criait-elle, en frappant à la porte.
Elle dut l'enfoncer; la porte qui brûlait, céda facilement. Elle reparut, tenant son fils entre les bras. Il avait pris le temps de mettre sa soutane; il étouffait, suffoqué par la fumée.
—Écoute, Ovide, je vais t'emporter, dit-elle avec une rudesse énergique. Tiens-toi bien à mes épaules; cramponne-toi à mes cheveux, si tu te sens glisser…. Va, j'irai jusqu'au bout.
Elle le chargea sur ses épaules comme un enfant, et cette mère sublime, cette vieille paysanne, dévouée jusqu'à la mort, ne chancela point sous le poids écrasant de ce grand corps évanoui qui s'abandonnait. Elle éteignait les charbons sous ses pieds nus, s'ouvrait un passage en repoussant les flammes de sa main ouverte, pour que son fils n'en fût pas même effleuré. Mais, au moment où elle allait descendre, le fou, qu'elle n'avait pas vu, sauta sur l'abbé Faujas, qu'il lui arracha des épaules. Sa plainte lugubre s'achevait dans un hurlement tandis qu'une crise le tordait au bord de l'escalier. Il meurtrissait le prêtre, l'égratignait, l'étranglait.
—Marthe! Marthe! cria-t-il.