Et Marthe, avec une grande simplicité, dit tout le bien qu'elle pensait du prêtre. Elle ne fit d'ailleurs aucune allusion aux mauvais bruits qui avaient couru; elle le donna comme un homme digne de tous les respects, auquel elle était heureuse d'ouvrir sa maison. Madame de Condamin écoutait en faisant de petits signes de tête.

—Je l'ai toujours dit, s'écria-t-elle, l'abbé Faujas est un prêtre très-distingué … Si vous saviez comme il y a de méchantes gens! Mais depuis que vous le recevez, on n'ose plus parler. Cela a coupé court à toutes les mauvaises suppositions…. Alors, vous dites que l'idée est de lui? Il faudra le décider à se mettre en avant. Jusque-là, il est entendu que nous serons discrètes…. Je vous assure, je l'ai toujours aimé et défendu, ce prêtre….

—J'ai causé avec lui, il m'a semblé tout à fait bon enfant, interrompit le conservateur des eaux et forêts.

Mais sa femme le fit taire d'un geste; elle le traitait en valet, souvent. Dans le mariage louche que l'on reprochait à M. de Condamin, il était arrivé que lui seul portait la honte; la jeune femme qu'il avait amenée on ne savait d'où, s'était fait pardonner et aimer de toute la ville, par une bonne grâce, par une beauté aimable, auxquelles les provinciaux sont plus sensibles qu'on ne le pense. Il comprit qu'il était de trop dans cet entretien vertueux.

—Je vous laisse avec le bon Dieu, dit-il d'un air légèrement ironique. Je vais fumer un cigare … Octavie, n'oublie pas de t'habiller de bonne heure; nous allons à la sous-préfecture, ce soir.

Quand il ne fut plus là, les deux femmes causèrent encore un instant, revenant sur ce qu'elles avaient déjà dit, s'apitoyant sur les pauvres jeunes filles qui tournent mal, s'excitant de plus en plus à les mettre à l'abri de toutes les séductions. Madame de Condamin parlait très-éloquemment contre la débauche.

—Eh bien! c'est convenu, dit-elle en serrant une dernière fois la main de Marthe, je suis à vous au premier appel … Si vous allez voir madame Rastoil et madame Delangre, dites-leur que je me charge de tout; elles n'auront qu'à nous apporter leurs noms … Mon idée est bonne, n'est-ce pas? Nous ne nous en écarterons pas d'une ligne … Mes compliments à l'abbé Faujas.

Marthe se rendit immédiatement chez madame Delangre, puis chez madame Rastoil. Elle les trouva polies, mais plus froides que madame de Condamin. Toutes deux discutèrent le côté pécuniaire du projet; il faudrait beaucoup d'argent, jamais la charité publique ne fournirait les sommes nécessaires, on risquait d'aboutir à quelque dénoûment ridicule. Marthe les rassura, leur donna des chiffres. Alors, elles voulurent savoir quelles dames avaient déjà consenti à faire partie du comité. Le nom de madame de Condamin les laissa muettes. Puis, quand elles surent que madame Rougon s'était excusée, elles se firent plus aimables.

Madame Delangre avait reçu Marthe dans le cabinet de son mari. C'était une petite femme pâle, d'une douceur de servante, dont les débordements étaient restés légendaires à Plassans.

—Mon Dieu, murmura-t-elle enfin, je ne demande pas mieux. Ce serait une école de vertu pour la jeunesse ouvrière. On sauverait bien de faibles âmes. Je ne puis refuser, car je sens que je vous serai très-utile par mon mari que ses fonctions de maire mettent en continuel rapport avec tous les gens influents. Seulement je vous demande jusqu'à demain pour vous donner une réponse définitive. Notre situation nous engage à beaucoup de prudence, et je veux consulter monsieur Delangre.