Chez madame Rastoil, Marthe trouva une femme tout aussi molle, très-prude, cherchant des mots purs pour parler des malheureuses qui oublient leurs devoirs. Elle était grasse, celle-ci, et elle brodait une aube très-riche, entre ses deux filles. Elle les avait fait sortir, dès les premiers mots.
—Je vous remercie d'avoir songé à moi, dit-elle; mais, vraiment, je suis bien embarrassée. Je fais partie déjà de plusieurs comités, je ne sais si j'aurais le temps … J'avais eu la même pensée que vous; seulement, mon projet était plus large, plus complet peut-être. Il y a un grand mois que je me promets d'en aller parler à Monseigneur, sans jamais trouver une minute. Enfin, nous pourrons unir nos efforts. Je vous dirai ma façon de voir, car je crois que vous êtes dans l'erreur sur beaucoup de points … Puisqu'il le faut, je me dévouerai encore. Mon mari me le disait hier: «Vraiment vous n'êtes plus à vos affaires, vous êtes toute à celles des autres.»
Marthe la regardait curieusement, en songeant à son ancienne liaison avec M. Delangre, dont on faisait encore des gorges chaudes dans les cafés du cours Sauvaire. La femme du maire et la femme du président avaient accueilli le nom de l'abbé Faujas avec une grande circonspection; la seconde surtout. Marthe s'était même un peu piquée de cette méfiance, au sujet d'une personne dont elle répondait; aussi avait-elle insisté sur les belles qualités de l'abbé, ce qui avait obligé les deux femmes à convenir du mérite de ce prêtre, vivant dans la retraite et soutenant sa mère.
En sortant de chez madame Rastoil, Marthe n'eut qu'à traverser la chaussée pour se rendre chez madame Paloque, qui demeurait de l'autre côté de la rue Balande. Il était sept heures; mais elle désirait se débarrasser de cette dernière course, quitte à faire attendre Mouret et à être grondée par lui. Les Paloque allaient se mettre à table, dans une salle à manger froide, où se sentait la gêne de province, une gêne propre, soigneusement cachée. Madame Paloque se hâta de couvrir la soupe qu'elle allait servir, contrariée d'être ainsi trouvée à table. Elle fut très-polie, presque humble, inquiète au fond d'une visite qu'elle n'attendait guère. Son mari, le juge, resta devant son assiette vide, les mains sur les genoux.
—Des petites coquines! s'écria-t-il, lorsque Marthe eut parlé des filles du vieux quartier. J'ai eu de jolis détails, aujourd'hui, au palais. Ce sont elles qui ont provoqué à la débauche des gens très-honorables … Vous avez tort, madame, de vous intéresser à cette vermine-là.
—D'ailleurs, dit à son tour madame Paloque, j'ai grand'peur de ne vous être d'aucune utilité. Je ne connais personne. Mon mari se ferait plutôt couper une main que de solliciter la moindre chose. Nous nous sommes mis à l'écart, par dégoût de toutes les injustices que nous avons vues. Nous vivons modestement ici, bien heureux qu'on nous oublie … Tenez, on offrirait de l'avancement à mon mari qu'il refuserait, maintenant. N'est-ce pas, mon ami?
Le juge branla la tête d'un air d'assentiment. Tous deux échangeaient un mince sourire, et Marthe resta embarrassée, en face de ces deux affreux visages, couturés, livides de bile, qui s'entendaient si bien dans cette comédie d'une résignation menteuse. Elle se rappela heureusement les conseils de sa mère.
—J'avais cependant compté sur vous, dit-elle en se faisant très-aimable. Nous aurons toutes ces dames, madame Delangre, madame Rastoil, madame de Condamin; mais, entre nous, ces dames ne donneront guère que leurs noms. J'aurais voulu trouver une personne très-respectable, très-dévouée, qui prît la chose plus à coeur, et j'avais pensé que vous voudriez bien être cette personne … Songez quelle reconnaissance Plassans nous devra, si nous menons à bien un tel projet!
—Certainement, certainement, murmura madame Paloque, ravie de ces bonnes paroles.
—Puis, vous avez tort de vous croire sans aucun pouvoir. On sait que monsieur Paloque est très-bien vu à la sous- préfecture. Entre nous, on lui réserve la succession de monsieur Rastoil. Ne vous défendez pas; vos mérites sont connus, vous avez beau vous cacher. Et, tenez, voilà une excellente occasion pour madame Paloque de sortir un peu de l'ombre où elle se tient, de faire voir quelle femme de tête et de coeur il y a en elle.