—Moi, madame! s'écria la chambrière, de l'air stupéfait d'une personne qui vient d'entendre une chose prodigieuse, oh! j'ai bien d'autres idées en tête. Je ne veux pas d'un homme. J'ai mon plan, vous verrez plus tard. Je ne suis pas une bête, allez.

Renée ne put en tirer une parole plus claire. Ses soucis, d'ailleurs, grandissaient. Sa vie tapageuse, ses courses folles rencontraient des obstacles nombreux qu'il lui fallait franchir, et contre lesquels elle se meurtrissait parfois. Ce fut ainsi que Louise de Mareuil se dressa un jour entre elle et Maxime. Elle n'était pas jalouse de «la bossue», comme elle la nommait dédaigneusement; elle la savait condamnée par les médecins, et ne pouvait croire que Maxime épousât jamais un pareil laideron, même au prix d'un million de dot. Dans ses chutes, elle avait conservé une naïveté bourgeoise à l'égard des gens qu'elle aimait; si elle se méprisait elle-même, elle les croyait volontiers supérieurs et très estimables. Mais, tout en rejetant la possibilité d'un mariage qui lui eût paru une débauche sinistre et un vol, elle souffrait des familiarités, de la camaraderie des jeunes gens. Quand elle parlait de Louise à Maxime, il riait d'aise, il lui racontait les mots de l'enfant, il lui disait:

—Elle m'appelle son petit homme, tu sais, cette gamine?

Et il montrait une telle liberté d'esprit, qu'elle n'osait lui faire entendre que cette gamine avait dix-sept ans, et que leurs jeux de mains, leur empressement, dans les salons, à chercher les coins d'ombre pour se moquer de tout le monde, la chagrinaient, lui gâtaient les plus belles soirées.

Un fait vint donner à la situation un caractère singulier. Renée avait souvent des besoins de fanfaronnade, des caprices de hardiesse brutale. Elle entraînait Maxime derrière un rideau, derrière une porte et l'embrassait, au risque d'être vue. Un jeudi soir, comme le salon bouton d'or était plein de monde, il lui poussa la belle idée d'appeler le jeune homme, qui causait avec Louise; elle s'avança à sa rencontre du fond de la serre, où elle se trouvait, et le baisa brusquement sur la bouche, entre deux massifs, se croyant suffisamment cachée. Mais Louise avait suivi Maxime. Quand les amants levèrent la tête, ils la virent, à quelques pas, qui les regardait avec un étrange sourire, sans une rougeur ni un étonnement, de l'air tranquillement amical d'un compagnon de vice, assez savant pour comprendre et goûter un tel baiser.

Ce jour-là, Maxime se sentit réellement épouvanté, et ce fut Renée qui se montra indifférente et même joyeuse.

C'était fini. Il devenait impossible que la bossue lui prit son amant. Elle pensait:

—J'aurais dû le faire exprès. Elle sait maintenant que «son petit homme» est à moi.

Maxime se rassura en retrouvant Louise aussi rieuse, aussi drôle qu'auparavant. Il la jugea «très forte, très bonne fille». Et ce fut tout.

Renée s'inquiétait avec raison. Saccard, depuis quelque temps, songeait au mariage de son fils avec Mlle de Mareuil. Il y avait là une dot d'un million qu'il ne voulait pas laisser échapper, comptant plus tard mettre les mains dans cet argent. Louise, vers le commencement de l'hiver, étant restée au lit pendant près de trois semaines, il eut une telle peur de la voir mourir avant l'union projetée qu'il se décida à marier les enfants tout de suite.