Il les trouvait bien un peu jeunes: mais les médecins redoutaient le mois de mars pour la poitrinaire. De son côté, M. de Mareuil était dans une situation délicate. Au dernier scrutin, il avait enfin réussi à se faire nommer député. Seulement, le Corps législatif venait de casser son élection, qui fut le scandale de la révision des pouvoirs. Cette élection était tout un poème héroï-comique, sur lequel les journaux vécurent pendant un mois.

M. Hupel de la Noue, le préfet du département, avait déployé une telle vigueur que les autres candidats ne purent même afficher leur profession de foi ni distribuer leurs bulletins. Sur ses conseils, M. de Mareuil couvrit la circonscription de tables où les paysans burent et mangèrent pendant une semaine. Il promit, en outre, un chemin de fer, la construction d'un pont et de trois églises, et adressa, la veille du scrutin, aux électeurs influents, les portraits de l'empereur et de l'impératrice, deux grandes gravures recouvertes d'une vitre et encadrées d'une baguette d'or. Cet envoi eut un succès fou, la majorité fut écrasante. Mais, quand la Chambre, devant l'éclat de rire de la France entière, se trouva forcée de renvoyer M. de Mareuil à ses électeurs, le ministre entra dans une colère terrible contre le préfet et le malheureux candidat, qui s'étaient montrés vraiment trop «roides».

Il parla même de mettre la candidature officielle sur un autre nom. M. de Mareuil fut épouvanté, il avait dépensé trois cent mille francs dans le département, il y possédait de grandes propriétés où il s'ennuyait, et qu'il lui faudrait revendre à perte. Aussi vint-il supplier son cher collègue d'apaiser son frère, de lui promettre, en son nom, une élection tout à fait convenable. Ce fut en cette circonstance que Saccard reparla du mariage des enfants, et que les deux pères l'arrêtèrent définitivement.

Quand Maxime fut tâté à ce sujet, il éprouva un embarras. Louise l'amusait, la dot le tentait plus encore.

Il dit oui, il accepta toutes les dates que Saccard voulut, pour s'éviter l'ennui d'une discussion. Mais, au fond, il s'avouait que, malheureusement, les choses ne s'arrangeraient pas avec une si belle facilité. Renée ne voudrait jamais; elle pleurerait, elle lui ferait des scènes, elle était capable de commettre quelque gros scandale pour étonner Paris. C'était bien désagréable. Maintenant, elle lui faisait peur. Elle le couvait avec des yeux inquiétants, elle le possédait si despotiquement, qu'il croyait sentir des griffes s'enfoncer dans son épaule, quand elle posait là sa main blanche. Sa turbulence devenait de la brusquerie, et il y avait des sons brisés au fond de ses rires.

Il craignait réellement qu'elle ne devînt folle, une nuit, entre ses bras. Chez elle le remords, la crainte d'être surprise, les joies cruelles de l'adultère ne se traduisaient pas comme chez les autres femmes par des larmes et des accablements, mais par une extravagance plus haute, par un besoin de tapage plus irrésistible. Et, au milieu de son effarement grandissant, on commençait à entendre un râle, le détraquement de cette adorable et étonnante machine qui se cassait.

Maxime attendait passivement une occasion qui le débarrassât de cette maîtresse gênante. Il disait de nouveau qu'ils avaient fait une bêtise. Si leur camaraderie avait d'abord mis dans leurs rapports d'amoureux une volupté de plus, elle lui empêchait aujourd'hui de rompre, comme il l'aurait certainement fait avec une autre femme. Il ne serait plus revenu; c'était sa façon de dénouer ses amours, pour éviter tout effort et toute querelle. Mais il se sentait incapable d'un éclat, et il s'oubliait même volontiers encore dans les caresses de Renée; elle était maternelle, elle payait pour lui, elle le tirerait d'embarras, si quelque créancier se fâchait. Puis l'idée de Louise, l'idée du million de dot revenait, lui faisait penser, jusque sous les baisers de la jeune femme, «que tout cela était bel et bon, mais que ce n'était pas sérieux, et qu'il faudrait bien que ça finît».

Une nuit, Maxime fut si rapidement décavé chez une dame où l'on jouait souvent jusqu'au jour, qu'il éprouva une de ces colères muettes de joueur dont les poches sont vides. Il eût donné tout au monde pour pouvoir jeter encore quelques louis sur la table. Il prit son chapeau, et, du pas machinal d'un homme poussé par une idée fixe, il alla au parc Monceau, ouvrit la petite grille, se trouva dans la serre. Il était plus de minuit. Renée lui avait défendu de venir ce soir-là. Maintenant, quand elle lui fermait sa porte, elle ne cherchait même plus à trouver une explication, et lui ne songeait qu'à profiter de son jour de congé. Il ne se souvint nettement de la défense de la jeune femme que devant la porte-fenêtre du petit salon, qui était fermée. D'ordinaire, quand il devait venir, Renée tournait à l'avance l'espagnolette de cette porte.

—Bah! pensa-t-il, en voyant la fenêtre du cabinet de toilette éclairée, je vais siffler, et elle descendra. Je ne la dérangerai pas; si elle a quelques louis, je m'en irai tout de suite.

Et il siffla doucement. Souvent, d'ailleurs, il employait ce signal pour lui annoncer son arrivée. Mais, ce soir-là, il siffla inutilement à plusieurs reprises. Il s'acharna, haussant le ton, ne voulant pas lâcher son idée d'emprunt immédiat. Enfin, il vit la porte-fenêtre s'ouvrir avec des précautions infinies, sans qu'il eût entendu le moindre bruit de pas. Dans le demi-jour de la serre, Renée lui apparut, les cheveux dénoués, à peine vêtue, comme si elle allait se mettre au lit. Elle était nu-pieds.