Elles s'étaient placées toutes seules! Ce devait être cette petite d'Espanet qui avait monté le complot de hâter les changements de costume, et de se passer de lui. Ça n'était pas ça, ça ne valait rien!
Il revint, mâchant de sourdes paroles. Il regardait sur l'estrade, avec des haussements d'épaules, murmurant:
—La nymphe Écho est trop au bord.... Et cette jambe du beau Narcisse, pas de noblesse, pas de noblesse du tout....
Les Mignon et Charrier, qui s'étaient approchés pour entendre «l'explication», se hasardèrent à lui demander «ce que le jeune homme et la jeune fille faisaient, couchés par terre». Mais il ne répondit pas, il refusait d'expliquer davantage son poème; et comme les entrepreneurs insistaient:
—Eh! ça ne me regarde plus, du moment que ces dames se placent sans moi!
Le piano sanglotait mollement. Sur l'estrade, une clairière, où le rayon électrique mettait une nappe de soleil, ouvrait un horizon de feuilles. C'était une clairière idéale, avec des arbres bleus, de grandes fleurs jaunes et rouges, qui montaient aussi haut que les chênes. Là, sur une butte de gazon, Vénus et Plutus se tenaient côte à côte, entourés de nymphes accourues des taillis voisins pour leur faire escorte. Il y avait les filles des arbres, les filles des sources, les filles des monts, toutes les divinités rieuses et nues de la forêt. Et le dieu et la déesse triomphaient, punissaient les froideurs de l'orgueilleux qui les avait méprisés, tandis que le groupe des nymphes regardaient curieusement, avec un effroi sacré, la vengeance de l'Olympe, au premier plan. Le drame s'y dénouait. Le beau Narcisse, couché sur le bord d'un ruisseau, qui descendait du lointain de la scène, se regardait dans le clair miroir; et l'on avait poussé la vérité jusqu'à mettre une lame de vraie glace au fond du ruisseau. Mais ce n'était déjà plus le jeune homme libre, le rôdeur de forêts; la mort le surprenait au milieu de l'admiration ravie de son image, la mort l'alanguissait, et Vénus, de son doigt tendu, comme une fée d'apothéose, lui jetait le sort fatal. Il devenait fleur. Ses membres verdissaient, s'allongeaient, dans son costume collant de satin vert; la tige flexible, les jambes légèrement recourbées, allaient s'enfoncer en terre, prendre racine, pendant que le buste, orné de larges pans de satin blanc, s'épanouissait en une corolle merveilleuse. La chevelure blonde de Maxime complétait l'illusion, mettait, avec ses longues frisures, des pistils jaunes au milieu de la blancheur des pétales.
Et la grande fleur naissante, humaine encore, penchait la tête vers la source, les yeux noyés, le visage souriant d'une extase voluptueuse, comme si le beau Narcisse eût enfin contenté dans la mort les désirs qu'il s'était inspirés à lui-même. A quelques pas, la nymphe Écho se mourait aussi, se mourait de désirs inassouvis; elle se trouvait peu à peu prise dans la raideur du sol, elle sentait ses membres brûlants se glacer et se durcir. Elle n'était pas rocher vulgaire, sali de mousse, mais marbre blanc, par ses épaules et ses bras, par sa grande robe de neige, dont la ceinture de feuillage et l'écharpe bleue avaient glissé. Affaissée au milieu du satin de sa jupe, qui se cassait à larges plis, pareil à un bloc de Paros, elle se renversait, n'ayant plus de vivant, dans son corps figé de statue, que ses yeux de femme, des yeux qui luisaient, fixés sur la fleur des eaux, penchée languissamment sur le miroir de la source. Et il semblait déjà que tous les bruits d'amour de la forêt, les voix prolongées des taillis, les frissons mystérieux des feuilles, les soupirs profonds des grands chênes, venaient battre sur la chair de marbre de la nymphe Écho, dont le cœur, saignant toujours dans le bloc, résonnait longuement, répétait au loin les moindres plaintes de la Terre et de l'Air.
—Oh! l'ont-ils affublé, ce pauvre Maxime! murmura Louise. Et Mme Saccard, on dirait une morte.
—Elle est couverte de poudre de riz, dit Mme Michelin.
D'autres mots peu obligeants couraient. Ce troisième tableau n'eut pas le succès franc des deux autres. C'était pourtant ce dénouement tragique qui enthousiasmait M. Hupel de la Noue sur son propre talent. Il s'y admirait, comme son Narcisse dans sa lame de glace. Il y avait mis une foule d'intentions poétiques et philosophiques. Quand les rideaux se furent refermés pour la dernière fois, et que les spectateurs eurent applaudi en gens bien élevés, il éprouva un regret mortel d'avoir cédé à la colère en n'expliquant pas la dernière page de son poème. Il voulut donner alors aux personnes qui l'entouraient la clef des choses charmantes, grandioses ou simplement polissonnes que représentaient le beau Narcisse et la nymphe Écho, et il essaya même de dire ce que Vénus et Plutus faisaient au fond de la clairière; mais ces messieurs et ces dames, dont les esprits nets et pratiques avaient compris la grotte de la chair et la grotte de l'or, ne se souciaient pas de descendre dans les complications mythologiques du préfet. Seuls, les Mignon et Charrier, qui voulaient absolument savoir, eurent la bonhomie de l'interroger. Il s'empara d'eux, il les tint debout, dans l'embrasure d'une fenêtre, pendant près de deux heures à leur raconter les Métamorphoses d'Ovide.