Cependant le ministre se retirait. Il s'excusa de ne pouvoir attendre la belle Mme Saccard pour la complimenter sur la grâce parfaite de la nymphe Écho. Il venait de faire trois ou quatre fois le tour du salon au bras de son frère, donnant quelques poignées de main, saluant les dames. Jamais il ne s'était tant compromis pour Saccard. Il le laissa radieux lorsque, sur le seuil de la porte, il lui dit, à voix haute:
—Je t'attends demain matin. Viens déjeuner avec moi.
Le bal allait commencer. Les domestiques avaient rangé le long des murs les fauteuils des dames. Le grand salon allongeait maintenant, du petit salon jaune à l'estrade, son tapis nu, dont les grandes fleurs de pourpre s'ouvraient, sous l'égouttement de lumière tombant du cristal des lustres. La chaleur croissait, les tentures rouges brunissaient de leurs reflets l'or des meubles et du plafond. On attendait pour ouvrir le bal que ces dames, la nymphe Écho, Vénus, Plutus et les autres, eussent changé de costumes.
Mme d'Espanet et Mme Haffner parurent les premières. Elles avaient remis leurs costumes du second tableau; l'une était en Or, l'autre en Argent. On les entoura, on les félicita; et elles racontaient leurs émotions.
—C'est moi qui ai failli m'éclater, disait la marquise, quand j'ai vu de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche qui me regardait!
—Je crois que j'ai un torticolis, reprenait languissamment la blonde Suzanne. Non, vrai, si ça avait duré une minute de plus, j'aurais remis ma tête d'une façon naturelle, tant j'avais mal au cou.
M. Hupel de la Noue, de l'embrasure où il avait poussé les Mignon et Charrier, jetait des coups d'œil inquiets sur le groupe formé autour des deux jeunes femmes; il craignait qu'on ne s'y moquât de lui. Les autres nymphes arrivèrent les unes après les autres; toutes avaient repris leurs costumes de pierres précieuses; la comtesse Vanska, en Corail, eut un succès fou, lorsqu'on put examiner de près les ingénieux détails de sa robe.
Puis Maxime entra, correct dans son habit noir, l'air souriant; et un flot de femmes l'enveloppa, on le mit au centre du cercle, on le plaisanta sur son rôle de fleur, sur sa passion des miroirs; lui, sans un embarras, comme charmé de son personnage, continuait à sourire, répondait aux plaisanteries, avouait qu'il s'adorait et qu'il était assez guéri des femmes pour se préférer à elles. On riait plus haut, le groupe grandissait, tenait tout le milieu du salon, tandis que le jeune homme, noyé dans ce peuple d'épaules, dans ce tohu-bohu de costumes éclatants, gardait son parfum d'amour monstrueux, sa douceur vicieuse de fleur blonde.
Mais, lorsque Renée descendit enfin, il se fit un demi-silence. Elle avait mis un nouveau costume, d'une grâce si originale et d'une telle audace que ces messieurs et ces dames, habitués pourtant aux excentricités de la jeune femme, eurent un premier mouvement de surprise. Elle était en Otaïtienne. Ce costume, paraît-il, est des plus primitifs; un maillot couleur tendre, qui lui montait des pieds jusqu'aux seins, en lui laissant les épaules et les bras nus; et, sur ce maillot, une simple blouse de mousseline, courte et garnie de deux volants, pour cacher un peu les hanches. Dans les cheveux, une couronne de fleurs des champs; aux chevilles et aux poignets, des cercles d'or. Et rien autre. Elle était nue. Le maillot avait des souplesses de chair, sous la pâleur de la blouse; la ligne pure de cette nudité se retrouvait, des genoux aux aisselles vaguement effacée par les volants, mais s'accentuant et reparaissant entre les mailles de la dentelle, au moindre mouvement. C'était une sauvagesse adorable, une fille barbare et voluptueuse, à peine cachée dans une vapeur blanche, dans un pan de brume marine, où tout son corps se devinait.
Renée, les joues roses, avançait d'un pas vif. Céleste avait fait craquer un premier maillot; heureusement que la jeune femme, prévoyant le cas, s'était précautionnée.