Comme Maurice en regardait un, sur la droite, un garçon maigre et chétif, qui emportait un lourd sergent pendu à son cou, les jambes brisées, de l'air d'une fourmi laborieuse qui transporte un grain de blé trop gros, il les vit culbuter et disparaître tous les deux dans l'explosion d'un obus. Quand la fumée se fut dissipée, le sergent reparut sur le dos, sans blessure nouvelle, tandis que le brancardier gisait, le flanc ouvert. Et une autre arriva, une autre fourmi active, qui, après avoir retourné et flairé le camarade mort, reprit le blessé à son cou et l'emporta.
Alors, Maurice plaisanta Lapoulle.
— Dis, si le métier te plaît davantage, va donc leur donner un coup de main!
Depuis un moment, les batteries de Saint-Menges faisaient rage, la grêle des projectiles augmentait; et le capitaine Beaudoin, qui se promenait toujours devant sa compagnie, nerveusement, finit par s'approcher du colonel. C'était une pitié, d'épuiser le moral des hommes, pendant de si longues heures, sans les employer.
— Je n'ai pas d'ordre, répéta stoïquement le colonel.
On vit encore le général Douay passer au galop, suivi de son état- major. Il venait de se rencontrer avec le général de Wimpffen, accouru pour le supplier de tenir, ce qu'il avait cru pouvoir promettre de faire, mais à la condition formelle que le calvaire d'Illy, sur sa droite, serait défendu. Si l'on perdait la position d'Illy, il ne répondait plus de rien, la retraite devenait fatale. Le général de Wimpffen déclara que des troupes du 1er corps allaient occuper le calvaire; et, en effet, on vit presque aussitôt un régiment de zouaves s'y établir; de sorte que le général Douay, rassuré, consentit à envoyer la division Dumont au secours du 12e corps, très menacé. Mais, un quart d'heure plus tard, comme il revenait de constater l'attitude solide de sa gauche, il s'exclama en levant les yeux et en remarquant que le calvaire était vide: plus de zouaves, on avait abandonné le plateau, que le feu d'enfer des batteries de Fleigneux rendait d'ailleurs intenable. Et, désespéré, prévoyant le désastre, il se portait rapidement sur la droite, lorsqu'il tomba dans une déroute de la division Dumont, qui se repliait en désordre, affolée, mêlée aux débris du 1er corps. Ce dernier, après son mouvement de retraite, n'avait pu reconquérir ses positions du matin, laissant Daigny au XIIe corps saxon et Givonne à la garde Prussienne, forcé de remonter vers le nord, à travers le bois de la Garenne, canonné par les batteries que l'ennemi installait sur toutes les crêtes, d'un bout à l'autre du vallon. Le terrible cercle de fer et de flammes se resserrait, une partie de la garde continuait sa marche sur Illy, de l'est à l'ouest, en tournant les coteaux; tandis que, de l'ouest à l'est, derrière le XIe corps, maître de Saint-Menges, le Ve cheminait toujours, dépassait Fleigneux, portait sans cesse ses canons plus en avant, avec une impudente témérité, si convaincu de l'ignorance et de l'impuissance des troupes Françaises, qu'il n'attendait même pas l'infanterie pour les soutenir. Il était midi, l'horizon entier s'embrasait, tonnant, croisant les feux sur le 7e et le 1er corps.
Le général Douay, alors, pendant que l'artillerie ennemie préparait de la sorte l'attaque suprême du calvaire, résolut de faire un dernier effort pour le reconquérir. Il envoya des ordres, il se jeta en personne parmi les fuyards de la division Dumont, réussit à former une colonne, qu'il lança sur le plateau. Elle y tint bon pendant quelques minutes; mais les balles sifflaient si drues, une telle trombe d'obus balayait les champs vides, sans un arbre, que la panique tout de suite se déclara, remportant les hommes le long des pentes, les roulant ainsi que des pailles surprises par un orage. Et le général s'entêta, fit avancer d'autres régiments.
Une estafette, qui passait au galop, cria au colonel De Vineuil un ordre, dans l'effrayant vacarme. Déjà, le colonel était debout sur les étriers, la face ardente; et, d'un grand geste de son épée, montrant le calvaire:
— Enfin, mes enfants, c'est notre tour!… En avant, là-haut!
Le 106e, entraîné, s'ébranla. Une des premières, la compagnie Beaudoin s'était mise debout, au milieu des plaisanteries, les hommes disant qu'ils étaient rouillés, qu'ils avaient de la terre dans les jointures. Mais, dès les premiers pas, on dut se jeter au fond d'une tranchée-abri qu'on rencontra, tellement le feu devenait vif. Et l'on fila en pliant l'échine.