— Mon petit, répétait Jean à Maurice, attention! C'est le coup de chien… Ne montre pas le bout de ton nez, car pour sûr on te le démolirait… Et ramasse bien tes os sous ta peau, si tu ne veux pas en laisser en route. Ceux qui en reviendront, cette fois, seront des bons.
Maurice entendait à peine, dans le bourdonnement, la clameur de foule qui lui emplissait la tête. Il ne savait plus s'il avait peur, il courait emporté par le galop des autres, sans volonté personnelle, n'ayant que le désir d'en finir tout de suite. Et il était à ce point devenu un simple flot de ce torrent en marche, qu'un brusque recul s'étant produit, à l'extrémité de la tranchée, devant les terrains nus qu'il restait à gravir, il avait aussitôt senti la panique le gagner, prêt à prendre la fuite. C'était, en lui, l'instinct débridé, une révolte des muscles, obéissant aux souffles épars.
Des hommes déjà retournaient en arrière, lorsque le colonel se précipita.
— Voyons, mes enfants, vous ne me ferez pas cette peine, vous n'allez pas vous conduire comme des lâches… Souvenez-vous! Jamais le 106e n'a reculé, vous seriez les premiers à salir notre drapeau…
Il poussait son cheval, barrait le chemin aux fuyards, trouvait des paroles pour chacun, parlait de la France, d'une voix où tremblaient des larmes.
Le lieutenant Rochas en fut si ému, qu'il entra dans une terrible colère, levant son épée, tapant sur les hommes comme avec un bâton.
— Sales bougres, je vas vous monter là-haut à coups de botte dans le derrière, moi! Voulez-vous bien obéir, ou je casse la gueule au premier qui tourne les talons!
Mais ces violences, ces soldats menés au feu à coups de pied, répugnaient au colonel.
— Non, non, lieutenant, ils vont tous me suivre… N'est-ce pas, mes enfants, vous n'allez pas laisser votre vieux colonel se débarbouiller tout seul avec les Prussiens? … En avant, là-haut!
Et il partit, et tous en effet le suivirent, tellement il avait dit cela en brave homme de père, qu'on ne pouvait abandonner, sans être des pas grand-chose. Lui seul, du reste, traversa tranquillement les champs nus, sur son grand cheval, tandis que les hommes s'éparpillaient, se jetaient en tirailleurs, profitant des moindres abris. Les terrains montaient, il y avait bien cinq cents mètres de chaumes et de carrés de betteraves, avant d'atteindre le calvaire. Au lieu de l'assaut classique, tel qu'il se passe dans les manoeuvres, par lignes correctes, on ne vit bientôt que des dos arrondis qui filaient au ras de terre, des soldats isolés ou par petits groupes, rampant, sautant soudain ainsi que des insectes, gagnant la crête à force d'agilité et de ruse. Les batteries ennemies avaient dû les voir, les obus labouraient le sol, si fréquents, que les détonations ne cessaient point. Cinq hommes furent tués, un lieutenant eut le corps coupé en deux.