L'objectif allait être la batterie Prussienne, à gauche de Fleigneux, derrière des broussailles, dont le feu terrible rendait le calvaire d'Illy intenable.

— Tu vois, se remit à expliquer Maurice, qui ne pouvait se taire, la pièce d'Honoré est dans la section du centre. Le voilà qui se penche avec le pointeur… C'est le petit Louis, le pointeur: nous avons bu la goutte ensemble à Vouziers, tu te souviens? … Et, là-bas, le conducteur de gauche, celui qui se tient si raide sur son porteur, une bête alezane superbe, c'est Adolphe…

La pièce avec ses six servants et son maréchal des logis, plus loin l'avant-train et ses quatre chevaux montés par les deux conducteurs, plus loin le caisson, ses six chevaux, ses trois conducteurs, plus loin encore la prolonge, la fourragère, la forge, toute cette queue d'hommes, de bêtes et de matériel s'étendait sur une ligne droite, à une centaine de mètres en arrière; sans compter les haut-le-pied, le caisson de rechange, les bêtes et les hommes destinés à boucher les trous, et qui attendaient à droite, pour ne pas rester inutilement exposés, dans l'enfilade du tir.

Mais Honoré s'occupait du chargement de sa pièce. Les deux servants du centre revenaient déjà de chercher la gargousse et le projectile au caisson, où veillaient le brigadier et l'artificier; et, tout de suite, les deux servants de la bouche, après avoir introduit la gargousse, la charge de poudre enveloppée de serge, qu'ils poussèrent soigneusement à l'aide du refouloir, glissèrent de même l'obus, dont les ailettes grinçaient le long des rainures. Vivement, l'aide-pointeur, ayant mis la poudre à nu d'un coup de dégorgeoir, enfonça l'étoupille dans la lumière. Et Honoré voulut pointer lui-même ce premier coup, à demi couché sur la flèche, manoeuvrant la vis de réglage pour trouver la portée, indiquant la direction, d'un petit geste continu de la main, au pointeur, qui, en arrière, armé du levier, poussait insensiblement la pièce plus à droite ou plus à gauche.

— Ca doit y être, dit-il en se relevant.

Le capitaine, son grand corps plié en deux, vint vérifier la hausse. À chaque pièce, l'aide-pointeur tenait en main la ficelle, prêt à tirer le rugueux, la lame en dents de scie qui allumait le fulminate. Et les ordres furent criés, par numéros, lentement:

— Première pièce, feu!… Deuxième pièce, feu!…

Les six coups partirent, les canons reculèrent, furent ramenés, pendant que les maréchaux des logis constataient que leur tir était beaucoup trop court. Ils le réglèrent, et la manoeuvre recommença, toujours la même, et c'était cette lenteur précise, ce travail mécanique fait avec sang-Froid, qui maintenait le moral des hommes. La pièce, la bête aimée, groupait autour d'elle une petite famille, que resserrait une occupation commune. Elle était le lien, le souci unique, tout existait pour elle, le caisson, les voitures, les chevaux, les hommes. De là venait la grande cohésion de la batterie entière, une solidité et une tranquillité de bon ménage.

Parmi le 106e, des acclamations avaient accueilli la première salve. Enfin, on allait donc leur clouer le bec, aux canons Prussiens! Tout de suite, il y eut pourtant une déception, lorsqu'on se fut aperçu que les obus restaient en chemin, éclataient pour la plupart en l'air, avant d'avoir atteint les broussailles, là-bas, où se cachait l'artillerie ennemie.

— Honoré, reprit Maurice, dit que les autres sont des clous, à côté de la sienne… Ah! la sienne, il coucherait avec, jamais on n'en trouvera la pareille! Vois donc de quel oeil il la couve, et comme il la fait essuyer, pour qu'elle n'ait pas trop chaud!