Il plaisantait avec Jean, tous deux ragaillardis par cette belle bravoure calme des artilleurs. Mais, en trois coups, les batteries Prussiennes venaient de régler leur tir: d'abord trop long, il était devenu d'une telle précision, que les obus tombaient sur les pièces Françaises; tandis que celles-Ci, malgré les efforts pour allonger la portée, n'arrivaient toujours pas. Un des servants d'Honoré, celui de la bouche, à gauche, fut tué. On poussa le corps, le service continua avec la même régularité soigneuse, sans plus de hâte. De toutes parts, les projectiles pleuvaient, éclataient; et c'étaient, autour de chaque pièce, les mêmes mouvements méthodiques, la gargousse et l'obus introduits, la hausse réglée, le coup tiré, les roues ramenées, comme si ce travail avait absorbé les hommes au point de les empêcher de voir et d'entendre.

Mais ce qui frappa surtout Maurice, ce fut l'attitude des conducteurs, à quinze mètres en arrière, raidis sur leurs chevaux, face à l'ennemi. Adolphe était là, large de poitrine, avec ses grosses moustaches blondes dans son visage rouge; et il fallait vraiment un fier courage pour ne pas même battre des yeux, à regarder ainsi les obus venir droit sur soi, sans avoir seulement l'occupation de mordre ses pouces pour se distraire. Les servants qui travaillaient, eux, avaient de quoi penser à autre chose; tandis que les conducteurs, immobiles, ne voyaient que la mort, avec tout le loisir d'y songer et de l'attendre. On les obligeait de faire face à l'ennemi, parce que, s'ils avaient tourné le dos, l'irrésistible besoin de fuite aurait pu emporter les hommes et les bêtes. À voir le danger, on le brave. Il n'y a pas d'héroïsme plus obscur ni plus grand.

Un homme encore venait d'avoir la tête emportée, deux chevaux d'un caisson râlaient, le ventre ouvert, et le tir ennemi continuait, tellement meurtrier, que la batterie entière allait être démontée, si l'on s'entêtait sur la même position. Il fallait dérouter ce tir terrible, malgré les inconvénients d'un changement de place. Le capitaine n'hésita plus, cria l'ordre:

— Amenez les avant-trains!

Et la dangereuse manoeuvre s'exécuta avec une rapidité foudroyante: les conducteurs refirent leur demi-tour, ramenant les avant-trains, que les servants raccrochèrent aux pièces. Mais, dans ce mouvement, ils avaient développé un front étendu, ce dont l'ennemi profitait pour redoubler son feu. Trois hommes encore y restèrent. Au grand trot, la batterie filait, décrivait parmi les terres un arc de cercle, pour aller s'installer à une cinquantaine de mètres plus à droite, de l'autre côté du 106e, sur un petit plateau. Les pièces furent décrochées, les conducteurs se retrouvèrent face à l'ennemi, et le feu recommença, sans un arrêt, dans un tel branle, que le sol n'avait pas cessé de trembler.

Cette fois, Maurice poussa un cri. De nouveau, en trois coups, les batteries Prussiennes venaient de rétablir leur tir, et le troisième obus était tombé droit sur la pièce d'Honoré. On vit celui-ci qui se précipitait, qui tâtait d'une main tremblante la blessure fraîche, tout un coin écorné de la bouche de bronze. Mais elle pouvait être chargée encore, la manoeuvre reprit, après qu'on eut débarrassé les roues du cadavre d'un autre servant, dont le sang avait éclaboussé l'affût.

— Non, ce n'est pas le petit Louis, continua à penser tout haut Maurice. Le voilà qui pointe, et il doit être blessé pourtant, car il ne se sert que de son bras gauche… Ah! ce petit Louis, dont le ménage allait si bien avec Adolphe, à la condition que le servant, l'homme à pied, malgré son instruction plus grande, serait l'humble valet du conducteur, l'homme à cheval…

Jean, qui se taisait, l'interrompit, d'un cri d'angoisse:

— Jamais ils ne tiendront, c'est foutu!

En effet, cette seconde position, en moins de cinq minutes, était devenue aussi intenable que la première. Les projectiles pleuvaient avec la même précision. Un obus brisa une pièce, tua un lieutenant et deux hommes. Pas un des coups n'était perdu, à ce point que, si l'on s'obstinait là davantage, il ne resterait bientôt plus ni un canon ni un artilleur. C'était un écrasement balayant tout.