Maurice et Jean, qui poussaient devant eux Henriette, pour la protéger des bourrades, étaient rentrés parmi les derniers dans Sedan. Six heures sonnaient. Depuis près d'une heure déjà, la canonnade avait cessé. Peu à peu, les coups de fusil isolés eux- mêmes se turent. Alors, du vacarme assourdissant, de l'exécrable tonnerre qui grondait depuis le lever du soleil, rien ne demeura, qu'un néant de mort. La nuit venait, tombait à un lugubre, un effrayant silence.

VIII

Vers cinq heures et demie, avant la fermeture des portes, Delaherche était de nouveau retourné à la Sous-Préfecture, dans son anxiété des conséquences, maintenant qu'il savait la bataille perdue. Il resta là pendant près de trois heures, à piétiner au travers du pavé de la cour, guettant, interrogeant tous les officiers qui passaient; et ce fut ainsi qu'il apprit les événements rapides: la démission envoyée, puis retirée par le général de Wimpffen, les pleins pouvoirs qu'il avait reçus de l'empereur, pour aller obtenir, du grand quartier Prussien, en faveur de l'armée vaincue, les conditions les moins fâcheuses, enfin la réunion d'un conseil de guerre, chargé de décider si l'on devait essayer de continuer la lutte, en défendant la forteresse. Durant ce conseil, où se trouvaient réunis une vingtaine d'officiers supérieurs, et qui lui parut durer un siècle, le fabricant de drap monta plus de vingt fois les marches du perron. Et, brusquement, à huit heures un quart, il en vit descendre le général de Wimpffen très rouge, les yeux gonflés, suivi d'un colonel et de deux autres généraux. Ils sautèrent en selle, ils s'en allèrent par le pont de Meuse. C'était la capitulation acceptée, inévitable.

Delaherche, rassuré, songea qu'il mourait de faim et résolut de retourner chez lui. Mais, dès qu'il se retrouva dehors, il demeura hésitant, devant l'encombrement effroyable qui avait achevé de se produire. Les rues, les places étaient gorgées, bondées, emplies à un tel point d'hommes, de chevaux, de canons, que cette masse compacte semblait y avoir été entrée de force, à coups de quelque pilon gigantesque. Pendant que, sur les remparts, bivouaquaient les régiments qui s'étaient repliés en bon ordre, les débris épars de tous les corps, les fuyards de toutes les armes, une tourbe grouillante avait submergé la ville, un entassement, un flot épaissi, immobilisé, où l'on ne pouvait plus remuer ni bras ni jambes. Les roues des canons, des caissons, des voitures innombrables, s'enchevêtraient. Les chevaux fouaillés, poussés dans tous les sens, n'avaient plus la place pour avancer ou reculer. Et les hommes, sourds aux menaces, envahissaient les maisons, dévoraient ce qu'ils trouvaient, se couchaient où ils pouvaient, dans les chambres, dans les caves. Beaucoup étaient tombés sous les portes, barrant les vestibules. D'autres, sans avoir la force d'aller plus loin, gisaient sur les trottoirs, y dormaient d'un sommeil de mort, ne se levant même pas sous les pieds qui leur meurtrissaient un membre, aimant mieux se faire écraser que de se donner la peine de changer de place.

Alors, Delaherche comprit la nécessité impérieuse de la capitulation. Dans certains carrefours, les caissons se touchaient, un seul obus Prussien, tombant sur un d'eux, aurait fait sauter les autres; et Sedan entier se serait allumé comme une torche. Puis, que faire d'un pareil amas de misérables, foudroyés de faim et de fatigue, sans cartouches, sans vivres? rien que pour déblayer les rues, il eût fallu tout un jour. La forteresse elle- même n'était pas armée, la ville n'avait pas d'approvisionnements. Dans le conseil, c'étaient là les raisons que venaient de donner les esprits sages, gardant la vue nette de la situation, au milieu de leur grande douleur patriotique; et les officiers les plus téméraires, ceux qui frémissaient en criant qu'une armée ne pouvait se rendre ainsi, avaient dû baisser la tête, sans trouver les moyens pratiques de recommencer la lutte, le lendemain.

Place Turenne et place du rivage, Delaherche parvint à se frayer péniblement un passage dans la cohue. En passant devant l'hôtel de la croix d'or, il eut une vision morne de la salle à manger, où des généraux étaient assis, muets, devant la table vide. Il n'y avait plus rien, pas même du pain. Cependant, le général Bourgain- Desfeuilles, qui tempêtait dans la cuisine, dut trouver quelque chose, car il se tut et monta vivement l'escalier, les mains embarrassées d'un papier gras. Une telle foule était là, à regarder de la place, au travers des vitres, cette table d'hôte lugubre, balayée par la disette, que le fabricant de drap dut jouer des coudes, comme englué, reperdant parfois, sous une poussée, le chemin qu'il avait gagné déjà. Mais, dans la Grande- Rue, le mur devint infranchissable, il désespéra un instant. Toutes les pièces d'une batterie semblaient y avoir été jetées les unes par-dessus les autres. Il se décida à monter sur les affûts, il enjamba les pièces, sauta de roue en roue, au risque de se rompre les jambes. Ensuite, ce furent des chevaux qui lui barrèrent le chemin; et il se baissa, se résigna à filer parmi les pieds, sous les ventres de ces lamentables bêtes, à demi mortes d'inanition. Puis, après un quart d'heure d'efforts, comme il arrivait à la hauteur de la rue Saint-Michel, les obstacles grandissants l'effrayèrent, il projeta de s'engager dans cette rue, pour faire le tour par la rue des Laboureurs, espérant que ces voies écartées seraient moins envahies. La malchance voulut qu'il y eût là une maison louche, dont une bande de soldats ivres faisaient le siège; et, craignant d'attraper quelque mauvais coup, dans la bagarre, il revint sur ses pas. Dès lors, il s'entêta, il poussa jusqu'au bout de la Grande-Rue, tantôt marchant en équilibre sur des timons de voiture, tantôt escaladant des fourgons. Place du collège, il fut porté sur des épaules pendant une trentaine de pas. Il retomba, faillit avoir les côtes défoncées, ne se sauva qu'en se hissant aux barreaux d'une grille. Et, lorsqu'il atteignit enfin la rue Maqua, en sueur, en lambeaux, il y avait plus d'une heure qu'il s'épuisait, depuis son départ de la Sous-Préfecture, pour faire un chemin qui lui demandait, d'habitude, moins de cinq minutes.

Le major Bouroche, voulant éviter l'envahissement du jardin et de l'ambulance, avait eu la précaution de faire placer deux factionnaires à la porte. Cela fut un soulagement pour Delaherche, qui venait de penser tout d'un coup que sa maison était peut-être livrée au pillage. Dans le jardin, la vue de l'ambulance à peine éclairée par quelques lanternes, et d'où s'exhalait une mauvaise haleine de fièvre, lui fit de nouveau froid au coeur. Il butta contre un soldat endormi sur le pavé, il se rappela le trésor du 7e corps, que gardait cet homme depuis le matin, oublié là sans doute par ses chefs, rompu d'une telle fatigue, qu'il s'était couché. D'ailleurs, la maison semblait vide, toute noire au rez- de-chaussée, les portes ouvertes. Les servantes devaient être restées à l'ambulance, car il n'y avait personne dans la cuisine, où fumait seulement une petite lampe triste. Il alluma un bougeoir, il monta doucement le grand escalier, pour ne pas réveiller sa mère et sa femme, qu'il avait suppliées de se mettre au lit, après une journée si laborieuse et d'une si terrible émotion.

Mais, en entrant dans son cabinet, il eut un saisissement. Un soldat se trouvait allongé sur le canapé où le capitaine Beaudoin avait dormi pendant quelques heures, la veille; et il ne comprit que lorsqu'il eut reconnu Maurice, le frère d'Henriette. D'autant plus que, s'étant retourné, il venait de voir, sur un tapis, enveloppé d'une couverture, un autre soldat encore, ce Jean, aperçu avant la bataille. Tous deux, écrasés, semblaient morts. Il ne s'arrêta point, alla jusqu'à la chambre de sa femme, qui était voisine. Une lampe y brûlait, sur un coin de table, au milieu d'un silence frissonnant. En travers du lit, Gilberte s'était jetée toute vêtue, dans la crainte sans doute de quelque catastrophe. Très calme, elle dormait, tandis que, près d'elle, assise sur une chaise, et la tête seulement tombée au bord du matelas, Henriette sommeillait aussi, d'un sommeil agité de cauchemars, avec de grosses larmes sous les paupières. Un moment, il les regarda, tenté de réveiller la jeune femme, pour savoir. Était-elle allée à Bazeilles? Peut-être, s'il l'interrogeait, lui donnerait-elle des nouvelles de sa teinturerie? Mais une pitié lui vint, il se retirait, lorsque sa mère, silencieuse, parut sur le seuil de la porte, et lui fit signe de la suivre.

Dans la salle à manger, qu'ils traversèrent, il témoigna son étonnement.

— Comment, vous ne vous êtes pas couchée?