Et, sans rouvrir les paupières, il continua d'une voix saccadée:

— Ah! ce que je voulais, c'était hier qu'on aurait dû le faire… Oui, je connaissais le pays, j'ai dit mes craintes au général; mais, lui-même, on ne l'écoutait pas… Là-haut, au-dessus de Saint-Menges, jusqu'à Fleigneux, toutes les hauteurs occupées, l'armée dominant Sedan, maîtresse du défilé de Saint-Albert… Nous attendons là, nos positions sont inexpugnables, la route de Mézières reste ouverte…

Sa parole s'embarrassait, il balbutia encore quelques mots inintelligibles, pendant que la vision de bataille, née de la fièvre, se brouillait peu à peu, emportée dans le sommeil. Il dormait, peut-être continuait-il à rêver la victoire.

— Est-ce que le major répond de lui? demanda Delaherche à voix basse.

Madame Delaherche fit un signe de tête affirmatif.

— N'importe, c'est terrible, ces blessures au pied, reprit-il. Le voilà au lit pour longtemps, n'est-ce pas?

Cette fois, elle resta silencieuse, comme perdue elle-même dans la grande douleur de la défaite. Elle était déjà d'un autre âge, de cette vieille et rude bourgeoisie des frontières, si ardente autrefois à défendre ses villes. Sous la vive clarté de la lampe, son visage sévère, au nez sec, aux lèvres minces, disait sa colère et sa souffrance, toute la révolte qui l'empêchait de dormir.

Alors, Delaherche se sentit isolé, envahi d'une détresse affreuse. La faim le reprenait, intolérable, et il crut que la faiblesse seule lui ôtait ainsi tout courage. Sur la pointe des pieds, il quitta la chambre, descendit de nouveau dans la cuisine, avec le bougeoir. Mais il y trouva plus de mélancolie encore, le fourneau éteint, le buffet vide, les torchons jetés en désordre, comme si le vent du désastre avait soufflé là aussi, emportant toute la gaieté vivante de ce qui se mange et de ce qui se boit. D'abord, il crut qu'il ne découvrirait pas même une croûte, les restes de pain ayant passé à l'ambulance, dans la soupe. Puis, au fond d'une armoire, il tomba sur des haricots de la veille, oubliés. Et il les mangea sans beurre, sans pain, debout, n'osant remonter pour faire un pareil repas, se hâtant au milieu de cette cuisine morne, que la petite lampe vacillante empoisonnait d'une odeur de pétrole.

Il n'était guère plus de dix heures, et Delaherche resta désoeuvré, en attendant de savoir si la capitulation allait être signée enfin. Une inquiétude persistait en lui, la crainte que la lutte ne fût reprise, toute une terreur de ce qui se passerait alors, dont il ne parlait pas, qui lui pesait sourdement sur la poitrine. Quand il fut remonté dans son cabinet, où Maurice et Jean n'avaient pas bougé, vainement il essaya de s'allonger au fond d'un fauteuil: le sommeil ne venait pas, des bruits d'obus le redressaient en sursaut, dès qu'il était sur le point de perdre connaissance. C'était l'effroyable canonnade de la journée qu'il avait gardée dans les oreilles; et il écoutait un instant, effaré, et il restait tremblant du grand silence qui, maintenant, l'entourait. Ne pouvant dormir, il préféra se remettre debout, il erra par les pièces noires, évitant d'entrer dans la chambre où sa mère veillait le colonel, car le regard fixe dont elle suivait sa marche, finissait par le gêner. À deux reprises, il retourna voir si Henriette ne s'était point éveillée, il s'arrêta devant le visage de sa femme, si paisible. Jusqu'à deux heures du matin, ne sachant que faire, il redescendit, remonta, changea de place.

Cela ne pouvait durer. Delaherche résolut de retourner encore à la Sous-Préfecture, sentant bien que tout repos lui serait impossible, tant qu'il ne saurait pas. Mais, en bas, devant la rue encombrée, il fut pris d'un désespoir: jamais il n'aurait la force d'aller et de revenir, au milieu des obstacles dont le souvenir seul lui cassait les membres. Et il hésitait, lorsqu'il vit arriver le major Bouroche, soufflant, jurant.