Pourtant, au moindre appel, il se hâtait de nouveau. C'était inhumain, ces sonneries réglementaires; et elles avaient un autre effet, qui crevait le coeur de Maurice. Chaque fois que sonnaient les clairons, les chevaux Français, abandonnés et libres de l'autre côté du canal, accouraient, se jetaient dans l'eau pour rejoindre leurs régiments, affolés par ces fanfares connues qui leur arrivaient ainsi que des coups d'éperon. Mais, épuisés, entraînés, bien peu atteignaient la berge. Ils se débattaient, lamentables, se noyaient en si grand nombre, que leurs corps déjà, enflés et surnageant, encombraient le canal. Quant à ceux qui abordaient, ils étaient comme pris de folie, galopaient, se perdaient au travers des champs vides de la presqu'île.
— Encore de la viande pour les corbeaux! Disait douloureusement Maurice, qui se rappelait la quantité inquiétante de chevaux, rencontrée par lui. Si nous restons quelques jours, nous allons tous nous dévorer… Ah! les pauvres bêtes!
La nuit du mardi au mercredi fut surtout terrible. Et Jean qui commençait à s'inquiéter sérieusement de l'état fébrile de Maurice, l'obligea à s'envelopper dans un lambeau de couverture, qu'ils avaient acheté dix francs à un zouave; tandis que lui, dans sa capote trempée comme une éponge, recevait le déluge qui ne cessa point, cette nuit-là. Sous les peupliers, la position devenait intenable: un fleuve de boue coulait, la terre gorgée gardait l'eau en flaques profondes. Le pis était qu'on avait l'estomac vide, le repas du soir ayant consisté en deux betteraves pour les six hommes, qu'ils n'avaient même pu faire cuire, faute de bois sec, et dont la fraîcheur sucrée s'était changée bientôt en une intolérable sensation de brûlure. Sans compter que la dysenterie se déclarait, causée par la fatigue, la mauvaise nourriture, l'humidité persistante. À plus de dix reprises, Jean, adossé contre le tronc du même arbre, les jambes sous l'eau, avait allongé la main, pour tâter si Maurice ne s'était pas découvert, dans l'agitation de son sommeil. Depuis que, sur le plateau d'Illy, son compagnon l'avait sauvé des Prussiens, en l'emportant entre ses bras, il payait sa dette au centuple. C'était, sans qu'il le raisonnât, le don entier de sa personne, l'oubli total de lui-même pour l'amour de l'autre; et cela obscur et vivace, chez ce paysan resté près de la terre, qui ne trouvait pas de mots pour exprimer ce qu'il sentait. Déjà, il s'était retiré les morceaux de la bouche, comme disaient les hommes de l'escouade; maintenant, il aurait donné sa peau pour en revêtir l'autre, lui abriter les épaules, lui réchauffer les pieds. Et, au milieu du sauvage égoïsme qui les entourait, de ce coin d'humanité souffrante dont la faim enrageait les appétits, il devait peut-être à cette complète abnégation de lui-même ce bénéfice imprévu de conserver sa tranquille humeur et sa belle santé; car lui seul, solide encore, ne perdait pas trop la tête.
Aussi, après cette nuit affreuse, Jean mit-il à exécution une idée qui le hantait.
— Écoute, mon petit, puisqu'on ne nous donne rien à manger et qu'on nous oublie dans ce sacré trou, faut pourtant se remuer un peu, si l'on ne veut pas crever comme des chiens… As-tu encore des jambes?
Heureusement, le soleil avait reparu, et Maurice en était tout réchauffé.
— Mais oui, j'ai des jambes!
— Alors, nous allons partir à la découverte… Nous avons de l'argent, c'est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose à acheter. Et ne nous embarrassons pas des autres, ils ne sont pas assez gentils, qu'ils se débrouillent!
En effet, Loubet et Chouteau le révoltaient par leur égoïsme sournois, volant ce qu'ils pouvaient, ne partageant jamais avec les camarades; de même qu'il n'y avait rien à tirer de bon de Lapoulle, la brute, ni de Pache, le cafard.
Tous les deux donc, Jean et Maurice, s'en allèrent par le chemin que ce dernier avait suivi déjà, le long de la Meuse. Le parc de la tour à Glaire et la maison d'habitation étaient dévastés, pillés, les pelouses ravinées comme par un orage, les arbres abattus, les bâtiments envahis. Une foule en guenilles, des soldats couverts de boue, les joues creuses, les yeux luisants de fièvre, y campaient en bohémiens, vivaient en loups dans les chambres souillées, n'osant sortir, de peur de perdre leur place pour la nuit. Et, plus loin, sur les pentes, ils traversèrent la cavalerie et l'artillerie, si correctes jusque-là, déchues elles aussi, se désorganisant sous cette torture de la faim, qui affolait les chevaux et jetait les hommes à travers champs, en bandes dévastatrices. À droite, ils virent, devant le moulin, une queue interminable d'artilleurs et de chasseurs d'Afrique défilant avec lenteur: le meunier leur vendait de la farine, deux poignées dans leur mouchoir pour un franc. Mais la crainte de trop attendre les fit passer outre, avec l'espoir de trouver mieux, dans le village d'Iges; et ce fut une consternation, lorsqu'ils l'eurent visité, nu et morne, pareil à un village d'Algérie, après un passage de sauterelles: plus une miette de vivres, ni pain, ni légumes, ni viande, les misérables maisons comme raclées avec les ongles. On disait que le général Lebrun était descendu chez le maire. Vainement, il s'était efforcé d'organiser un service de bons, payables après la campagne, de façon à faciliter l'approvisionnement des troupes. Il n'y avait plus rien, l'argent devenait inutile. La veille encore, on payait un biscuit deux francs, une bouteille de vin sept francs, un petit verre d'eau-de- vie vingt sous, une pipe de tabac dix sous. Et, maintenant, des officiers devaient garder la maison du général, ainsi que les masures voisines, le sabre au poing, car de continuelles bandes de rôdeurs enfonçaient les portes, volaient jusqu'à l'huile des lampes pour la boire.