Jean le regardait, étonné de cet orgueil saignant, inquiet de surprendre de nouveau dans ses yeux cet égarement de folie qu'il avait remarqué déjà. Il affecta de plaisanter.
— Bon! c'est facile, nous allons changer de pays.
Alors, ils errèrent jusqu'à la fin du jour, au hasard des sentiers. Ils visitèrent la partie plate de la presqu'île, dans l'espérance d'y trouver des pommes de terre encore; mais les artilleurs, ayant pris les charrues, avaient retourné les champs, glanant, ramassant tout. Ils revinrent sur leurs pas, ils traversèrent de nouveau des foules désoeuvrées et mourantes, des soldats promenant leur faim, semant le sol de leurs corps engourdis, tombés d'épuisement par centaines, au grand soleil. Eux-mêmes, à chaque heure, succombaient, devaient s'asseoir. Puis, une sourde exaspération les remettait debout, ils recommençaient à rôder, comme aiguillonnés par l'instinct de l'animal qui cherche sa nourriture. Cela semblait durer depuis des mois, et les minutes coulaient pourtant, rapides. Dans l'intérieur des terres, du côté de Donchery, ils eurent peur des chevaux, ils durent s'abriter derrière un mur, ils restèrent là longtemps, à bout de forces, regardant de leurs yeux vagues ces galops de bêtes folles passer sur le ciel rouge du couchant.
Ainsi que Maurice l'avait prévu, les milliers de chevaux emprisonnés avec l'armée, et qu'on ne pouvait nourrir, étaient un danger qui croissait de jour en jour. D'abord, ils avaient mangé l'écorce des arbres, ensuite ils s'étaient attaqués aux treillages, aux palissades, à toutes les planches qu'ils rencontraient, et maintenant ils se dévoraient entre eux. On les voyait se jeter les uns sur les autres, pour s'arracher les crins de la queue, qu'ils mâchaient furieusement, au milieu d'un flot d'écume. Mais, la nuit surtout, ils devenaient terribles, comme si l'obscurité les eût hantés de cauchemars. Ils se réunissaient, se ruaient sur les rares tentes debout, attirés par la paille. Vainement, les hommes, pour les écarter, avaient allumé de grands feux, qui semblaient les exciter davantage. Leurs hennissements étaient si lamentables, si effrayants, qu'on aurait dit des rugissements de bêtes fauves. On les chassait, ils revenaient plus nombreux et plus féroces. Et, à chaque instant, dans les ténèbres, on entendait le long cri d'agonie de quelque soldat perdu, que l'enragé galop venait d'écraser.
Le soleil était encore sur l'horizon, lorsque Jean et Maurice, en route pour retourner au campement, eurent la surprise de rencontrer les quatre hommes de l'escouade, terrés dans un fossé, ayant l'air de comploter là quelque mauvais coup. Loubet, tout de suite, les appela, et Chouteau leur dit:
— C'est par rapport au dîner de ce soir… Nous allons crever, voici trente-six heures que nous ne nous sommes rien mis dans le ventre… Alors, comme il y a là des chevaux, et que ce n'est pas mauvais, la viande des chevaux…
— N'est-ce pas? Caporal, vous en êtes, continua Loubet, parce que plus nous serons, mieux ça vaudra, avec une si grosse bête… Tenez! Il y en a un, là-bas, que nous guettons depuis une heure, ce grand rouge qui a l'air malade. Ce sera plus facile de l'achever.
Et il montrait un cheval que la faim venait d'abattre, au bord d'un champ ravagé de betteraves. Tombé sur le flanc, il relevait par moments la tête, promenait ses yeux mornes, avec un grand souffle triste.
— Ah! comme c'est long! grogna Lapoulle, que son gros appétit torturait. Je vas l'assommer, voulez-vous?
Mais Loubet l'arrêta. Merci! Pour se faire une sale histoire avec les Prussiens, qui avaient défendu, sous peine de mort, de tuer un seul cheval, dans la crainte que la carcasse abandonnée n'engendrât la peste. Il fallait attendre la nuit close. Et c'était pourquoi, tous les quatre, ils étaient dans le fossé, à guetter, les yeux luisants, ne quittant pas la bête.