C'était une longue lettre de huit pages, dans laquelle Maurice, d'abord, expliquait comment, dès son arrivée, le 16, il avait eu la chance de se faire engager dans un régiment de ligne, dont on complétait l'effectif. Ensuite, il revenait sur les faits, il racontait avec une fièvre extraordinaire ce qu'il avait appris, les événements de ce mois terrible, Paris calmé après la stupeur douloureuse de Wissembourg et de Froeschwiller, se reprenant à l'espoir d'une revanche, retombant dans des illusions nouvelles, la légende victorieuse de l'armée, le commandement de Bazaine, la levée en masse, des victoires imaginaires, des hécatombes de Prussiens que les ministres eux-mêmes racontaient à la tribune. Et, tout d'un coup, il disait comment la foudre, une seconde fois, venait d'éclater sur Paris, le 3 septembre: les espérances broyées, la ville ignorante, confiante, abattue sous cet écrasement du destin, les cris de: Déchéance! déchéance! Retentissant dès le soir sur les boulevards, la courte et lugubre séance de nuit où Jules Favre avait lu la proposition de cette déchéance réclamée par le peuple. Puis, le lendemain, c'était le 4 septembre, l'effondrement d'un monde, le second empire emporté dans la débâcle de ses vices et de ses fautes, le peuple entier par les rues, un torrent d'un demi-million d'hommes emplissant la place de la concorde, au grand soleil de ce beau dimanche, roulant jusqu'aux grilles du corps législatif que barraient à peine une poignée de soldats, la crosse en l'air, défonçant les portes, envahissant la salle des séances, d'où Jules Favre, Gambetta et d'autres députés de la gauche allaient partir pour proclamer la république à l'Hôtel de Ville, tandis que, sur la place Saint- Germain-L'Auxerrois, une petite porte du Louvre s'entr'ouvrait, donnait passage à l'impératrice régente, vêtue de noir, accompagnée d'une seule amie, toutes les deux tremblantes, fuyantes, blotties au fond du fiacre de rencontre qui les cahotait loin des Tuileries, au travers desquelles, maintenant, coulait la foule. Ce même jour, Napoléon III avait quitté l'auberge de Bouillon où il venait de passer la première nuit d'exil, en route pour Wilhelmshoe.

D'un air grave, Jean interrompit Henriette.

— Alors, à cette heure, nous sommes en république? … Tant mieux si ça nous aide à battre les Prussiens!

Mais il branlait la tête, on lui avait toujours fait peur de la république, lorsqu'il était paysan. Et puis, devant l'ennemi, ça ne lui semblait guère bon, de n'être pas d'accord. Enfin, il fallait bien qu'il vînt autre chose, puisque l'empire était pourri décidément, et que personne n'en voulait plus.

Henriette acheva la lettre, qui finissait en signalant l'approche des allemands. Le 13, le jour même où une délégation du gouvernement de la défense nationale s'installait à Tours, on les avait vus, à l'est de Paris, s'avancer jusqu'à Lagny. Le 14 et le 15, ils étaient aux portes, à Créteil et à Joinville-le-pont. Mais, le 18, le matin où il avait écrit, Maurice ne paraissait pas croire encore à la possibilité d'investir Paris complètement, repris d'une belle confiance, regardant le siège comme une tentative insolente et hasardée qui échouerait avant trois semaines, comptant sur les armées de secours que la province allait sûrement envoyer, sans parler de l'armée de Metz, en marche déjà, par Verdun et Reims. Et les anneaux de la ceinture de fer s'étaient rejoints, avaient bouclé Paris, et Paris maintenant, séparé du monde, n'était plus que la prison géante de deux millions de vivants, d'où ne venait qu'un silence de mort.

— Ah! mon Dieu! murmura Henriette oppressée, combien de temps tout cela durera-t-il, et le reverrons-nous jamais!

Une rafale plia les arbres, au loin, fit gémir les vieilles charpentes de la ferme. Si l'hiver devait être dur, quelles souffrances pour les pauvres soldats, sans feu, sans pain, qui se battraient dans la neige!

— Bah! conclut Jean, elle est très gentille, sa lettre, et ça fait plaisir d'avoir des nouvelles… Il ne faut jamais désespérer.

Alors, jour à jour, le mois d'octobre s'écoula, des cieux gris et tristes, où le vent ne cessait que pour ramener bientôt des vols plus sombres de nuages. La plaie de Jean se cicatrisait avec une lenteur infinie, le drain ne donnait toujours pas le pus louable, qui aurait permis au docteur de l'enlever; et le blessé s'était beaucoup affaibli, s'obstinant à refuser toute opération, dans sa peur de rester infirme. Une attente résignée, que parfois coupaient des anxiétés brusques, sans cause précise, semblait à présent endormir la petite chambre perdue, au fond de laquelle les nouvelles n'arrivaient que lointaines, vagues, comme au réveil d'un cauchemar. L'abominable guerre, les massacres, les désastres, continuaient là-bas, quelque part, sans qu'on sût jamais la vérité vraie, sans qu'on entendît autre chose que la grande clameur sourde de la patrie égorgée. Et le vent emportait les feuilles sous le ciel livide, et il y avait de longs silences profonds, dans la campagne nue, où ne passaient que les croassements des corbeaux, annonçant un hiver rigoureux.

Un des sujets de conversation était devenu l'ambulance, dont Henriette ne sortait guère que pour tenir compagnie à Jean. Le soir, quand elle était de retour, il la questionnait, connaissait chacun de ses blessés, voulait savoir ceux qui mouraient, ceux qui guérissaient; et elle-même, sur ces choses dont son coeur était plein, ne tarissait pas, racontait ses journées jusque dans leurs infimes détails.