— Ah! répétait-elle toujours, les pauvres enfants, les pauvres enfants!
Ce n'était plus, en pleine bataille, l'ambulance où coulait le sang frais, où les amputations se faisaient dans les chairs saines et rouges. C'était l'ambulance tombée à la pourriture d'hôpital, sentant la fièvre et la mort, toute moite des lentes convalescences, des agonies interminables. Le docteur Dalichamp avait eu les plus grandes peines à se procurer les lits, les matelas, les draps nécessaires; et, chaque jour encore, l'entretien de ses malades, le pain, la viande, les légumes secs, sans parler des bandes, des compresses, des appareils, l'obligeait à des miracles. Les Prussiens établis à l'hôpital militaire de Sedan lui ayant tout refusé, même du chloroforme, il faisait tout venir de Belgique. Pourtant, il avait accueilli les blessés allemands aussi bien que les blessés Français, il soignait surtout une douzaine de Bavarois, ramassés à Bazeilles. Ces hommes ennemis, qui s'étaient rués les uns à la gorge des autres, gisaient maintenant côte à côte, dans la bonne entente de leurs communes souffrances. Et quel séjour d'épouvante et de misère, ces deux longues salles de l'ancienne école de Remilly, qui contenaient une cinquantaine de lits chacune, sous la grande clarté pâle des hautes fenêtres!
Dix jours après la bataille, on avait encore amené des blessés, oubliés, retrouvés dans les coins. Quatre étaient restés dans une maison vide de Balan, sans aucun soin médical, vivant on ne savait comment, grâce à la charité de quelque voisin sans doute; et leurs blessures fourmillaient de vers, ils étaient morts, empoisonnés par ces plaies immondes. C'était cette purulence que rien ne pouvait combattre, qui soufflait et vidait des rangées de lits. Dès la porte, une odeur de nécrose prenait à la gorge. Les drains suppuraient, laissaient tomber goutte à goutte le pus fétide. Souvent, il fallait rouvrir les chairs, en extraire encore des esquilles ignorées. Puis, des abcès se déclaraient, des flux qui allaient crever plus loin. Épuisés, amaigris, la face terreuse, les misérables enduraient toutes les tortures. Les uns, abattus, sans souffle, passaient leurs journées sur le dos, les paupières closes et noires, ainsi que des cadavres à demi décomposés déjà. Les autres, sans sommeil, agités d'une insomnie inquiète, trempés d'abondantes sueurs, s'exaltaient, comme si la catastrophe les eût frappés de folie. Et, qu'ils fussent violents ou calmes, quand le frisson de la fièvre infectieuse les gagnait, c'était la fin, le poison triomphant, volant des uns aux autres, les emportant tous dans le même flot de pourriture victorieuse.
Mais il y avait surtout la salle des damnés, de ceux qui étaient frappés de dysenterie, de typhus, de variole. Beaucoup avaient la variole noire. Ils se remuaient, criaient dans un délire incessant, se dressaient sur leur lit, debout comme des spectres. D'autres, touchés aux poumons, se mouraient de pneumonie, avec des toux affreuses. D'autres, qui hurlaient, n'étaient soulagés que sous le filet d'eau froide, dont on rafraîchissait continuellement leurs blessures. C'était l'heure attendue, l'heure du pansement, qui seule amenait un peu de calme, aérait les lits, délassait les corps raidis à la longue dans la même position. Et c'était aussi l'heure redoutée, car pas un jour ne se passait, sans que le docteur, en examinant les plaies, eût le chagrin de remarquer sur la peau de quelque pauvre diable des points bleuâtres, les taches de la gangrène envahissante. L'opération avait lieu le lendemain. Encore un bout de jambe ou de bras coupé. Parfois même, la gangrène montait plus haut, il fallait recommencer, jusqu'à ce qu'on eût rogné tout le membre. Puis, l'homme entier y passait, il avait le corps envahi par les plaques livides du typhus, il fallait l'emmener, vacillant, ivre et hagard, dans la salle des damnés, où il succombait, la chair morte déjà et sentant le cadavre, avant l'agonie.
Chaque soir, à son retour, Henriette répondait aux questions de
Jean, la voix tremblante de la même émotion:
— Ah! les pauvres enfants, les pauvres enfants!
Et c'étaient des détails toujours semblables, les quotidiens tourments de cet enfer. On avait désarticulé une épaule, tranché un pied, procédé à la résection d'un humérus; mais la gangrène ou l'infection purulente pardonnerait-elle? Ou bien, on venait encore d'en enterrer un, le plus souvent un Français, parfois un allemand. Il était rare qu'une journée s'achevât sans qu'une bière furtive, faite à la hâte de quatre planches, sortît de l'ambulance au crépuscule, accompagnée d'un seul infirmier, souvent de la jeune femme elle-même, pour qu'un homme ne fût pas enfoui comme un chien. Dans le petit cimetière de Remilly, on avait ouvert deux tranchées; et ils dormaient tous côte à côte, les allemands à gauche, les Français à droite, réconciliés dans la terre.
Jean, sans les avoir jamais vus, finissait par s'intéresser à certains blessés. Il demandait de leurs nouvelles.
— Et «pauvre enfant», comment va-t-il, aujourd'hui?
C'était un petit troupier, un soldat du 5e de ligne, engagé volontaire, qui n'avait pas vingt ans. Le surnom de «pauvre enfant» lui était resté, parce que, sans cesse, il répétait ces mots en parlant de lui; et, comme, un jour, on lui en demandait la raison, il avait répondu que c'était sa mère qui l'appelait toujours ainsi. Pauvre enfant en effet, car il se mourait d'une pleurésie, déterminée par une blessure au flanc gauche.