Puis, Goliath, complaisamment, s'oublia. Il regardait autour de lui, en homme qui a du plaisir à se rappeler les choses anciennes. Il ne parla pourtant point du passé, pas plus que du présent, d'ailleurs. La conversation roula sur le grand froid qui allait gêner les travaux de la campagne; heureusement que la neige avait du bon, ça tuait les insectes. À peine eut-il une expression de vague chagrin, en faisant allusion à la haine sourde, au mépris épouvanté qu'on lui avait témoignés dans les autres maisons de Remilly. N'est-ce pas? Chacun est de son pays, c'est tout simple qu'on serve son pays comme on l'entend. Mais, en France, il y avait des choses sur lesquelles on avait de drôles idées. Et le vieux le regardait, l'écoutait, si raisonnable, si conciliant, avec sa large figure gaie, en se disant que ce brave homme-là n'était sûrement pas venu dans de mauvaises intentions.

— Alors, vous êtes donc tout seul aujourd'hui, père Fouchard?

— Oh! Non, Silvine est là-bas qui donne à manger aux vaches…
Est-ce que tu veux la voir, Silvine?

Goliath se mit à rire.

— Ma foi, oui… Je vais vous dire ça franchement, c'est pour
Silvine que je suis venu.

Du coup, le père Fouchard se leva, soulagé, criant à pleine voix:

— Silvine! Silvine!… Il y a quelqu'un pour toi!

Et il s'en alla, sans crainte désormais, puisque la fille était là pour protéger la maison. Quand ça tient un homme si longtemps, après des années, il est fichu.

Lorsque Silvine entra, elle ne fut pas surprise de trouver Goliath, qui était resté assis et qui la regardait avec son bon sourire, un peu gêné pourtant. Elle l'attendait, elle s'arrêta simplement, après avoir franchi le seuil, dans un raidissement de tout son être. Et Charlot qui la rejoignait en courant, se jeta dans ses jupes, étonné d'apercevoir un homme qu'il ne connaissait pas.

Il y eut un silence, un embarras de quelques secondes.