-- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.
-- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, répondit la Rousse. Il a la langue bien pendue, comme tous les curés.
Cependant, l'abbé Mouret continuait à réciter, les yeux vagues, regardant, par-dessus la tête des époux, un coin perdu de l'église. Et peu à peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, à l'aide d'un manuel destiné aux jeunes desservants. Il s'était légèrement tourné vers la Rosalie; il disait, ajoutant des phrases émues, lorsque la mémoire lui manquait:
-- Ma chère soeur, soyez soumise à votre mari, comme l'Eglise est soumise à Jésus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le suivre, en servante fidèle. Vous abandonnerez votre père et votre mère, vous vous attacherez à votre époux, vous lui obéirez, afin d'obéir à Dieu lui-même. Et votre joug sera un joug d'amour et de paix. Soyez son repos, sa félicité, le parfum de ses bonnes oeuvres, le salut de ses heures de défaillance. Qu'il vous trouve sans cesse à son côté, ainsi qu'une grâce. Qu'il n'ait qu'à étendre la main pour rencontrer la vôtre. C'est ainsi que vous marcherez tous les deux, sans jamais vous égarer, et que vous rencontrerez le bonheur dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chère soeur, ma chère fille, votre humilité est toute pleine de fruits suaves; elle fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer, les prospérités des familles pieuses. Ayez pour votre mari les tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rébecca, la longue fidélité de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mène à tous les biens. Demandez à Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour. Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'être plus à celui qui est la moitié de vous-même, agoniser loin de ce qu'on a aimé! Vous tendriez les bras, et il se détournerait de vous. Vous chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la soumission, dans la pureté, dans l'amour, que Dieu a mis la force de votre union.
A ce moment, il y eut un rire, à l'autre bout de l'église. L'enfant venait de se réveiller sur la chaise où l'avait couché la Teuse. Mais il n'était plus méchant; il riait tout seul, ayant enfoncé son maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en l'air. Et c'étaient ses petits pieds qui le faisaient rire.
Rosalie, que l'allocution du prêtre ennuyait, tourna vivement la tête, souriant à l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible à Catherine.
-- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends pas... Pour qu'il crie encore!
Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans l'encoignure cassée d'une dalle.
-- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il a marié la belle Miette, il ne lui a donné que deux tapes sur la joue, en lui disant d'être sage.
-- Mon cher frère, reprit l'abbé Mouret, à demi tourné vers le grand Fortuné, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Mais, s'il a décidé qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un maître plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce qu'elle est votre chair elle-même, votre sang et vos os. Vous la protégerez, parce que Dieu ne vous a donné vos bras forts que pour les étendre au-dessus de sa tête, aux heures de danger. Rappelez-vous qu'elle vous est confiée; elle est la soumission et la faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher frère, quelle fierté heureuse doit être la vôtre! Désormais, vous ne vivrez plus dans l'égoïsme de la solitude. A toute heure, vous aurez un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de protéger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y élargira, vos forces d'homme s'y centupleront. Oh! être un soutien, recevoir une tendresse en garde, voir une enfant s'anéantir en vous, en disant: "Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta loyauté!" Et que vous soyez damné, si vous la délaissiez jamais! Ce serait le plus lâche abandon que Dieu eût à punir. Dès qu'elle s'est donnée, elle est vôtre, pour toujours. Emportez-la plutôt entre vos bras, ne la posez à terre que lorsqu'elle devra y être en sûreté. Quittez tout, mon cher frère...