-- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez à accroître nos regrets à tous deux... Notre présence en cet endroit est un scandale. Nous sommes chez Dieu.

-- Qui ça, Dieu? cria Albine affolée, redevenue la grande fille lâchée en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux pas le connaître, s'il te vole à moi, qui ne lui ai jamais rien fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est une invention de méchanceté, une manière d'épouvanter les gens et de les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe pas.

-- Vous êtes chez lui, répéta l'abbé Mouret avec force. Vous blasphémez. D'un souffle, il pourrait vous réduire en poussière.

Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle défiait le ciel.

-- Alors, dit-elle, tu préfères ton Dieu à moi! Tu le crois plus fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens! tu es un enfant. Laisse donc ces bêtises. Nous allons retourner au jardin ensemble, et nous aimer, et être heureux, et être libres. C'est la vie.

Cette fois, elle avait réussi à le prendre à la taille. Elle l'entraînait. Mais il se dégagea, tout frissonnant, de son étreinte; il revint s'adosser à l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme autrefois.

-- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh! Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je passais la porte derrière elle, je la suivrais peut-être. Ici, chez vous, je suis fort. Permettez que je reste là, à vous défendre.

Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calmée:

-- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux être méchant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule... Non, ne te défends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait mal. Tu vois, je suis très calme. Nous allons causer, doucement, comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas notre chemin, pour causer plus longtemps.

Elle souriait, elle continua: