- Une damnée, une fille de perdition! gronda sourdement Frère Archangias, en se remettant à table.
Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre entières en guise de pain. Jamais la Teuse ne put décider Désirée à finir de dîner. La grande enfant restait en extase devant le nid de merles, questionnant, demandant ce que ça mangeait, si ça faisait des oeufs, à quoi on reconnaissait les coqs, chez ces bêtes-là.
Mais la vieille servante eut comme un soupçon. Elle se posa sur sa bonne jambe, regardant le jeune curé dans les yeux.
- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.
Alors, simplement, il dit la vérité, il raconta la visite qu'il avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse échangeait des regards scandalisés avec Frère Archangias. Elle ne répondit d'abord rien. Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des coups de talon à fendre le plancher.
- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois, finit par dire le prêtre. J'aurais su au moins chez qui je me présentais.
La Teuse s'arrêta net, les jambes comme cassées.
- Ne mentez pas, monsieur le curé, bégaya-t-elle; ne mentez pas, ça augmenterait encore votre péché... Comment osez-vous dire que je ne vous ai pas parlé du Philosophe, de ce païen qui est le scandale de toute la contrée! La vérité est que vous ne m'écoutez jamais, quand je cause. Ça vous entre par une oreille, ça sort par l'autre... Ah! si vous m'écoutiez, vous vous éviteriez bien des regrets!
- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frère.
L'abbé Mouret eut un léger haussement d'épaules.