- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires... D'ailleurs, je me serais rendu quand même auprès de ce malheureux, que je croyais en danger de mort.
Frère Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau sur la table, criant:
- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.
Puis, voyant le prêtre protester de la tête, lui coupant la parole:
- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pénitence, pas de miséricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de la porter à ce gredin.
Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton dans son assiette, mâchant d'une façon furibonde. La Teuse, les lèvres pincées, toute blanche de colère, se contenta de dire sèchement:
- Laissez, monsieur le curé n'en veut faire qu'à sa tête, monsieur le curé a des secrets pour nous, maintenant.
Un gros silence régna. Pendant un instant, on n'entendit que le bruit des mâchoires du Frère, accompagné de l'étrange ronflement de son gosier. Désirée, entourant de ses bras nus le nid de merles resté sur son assiette, la face penchée, souriant aux petits, leur parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis à elle, qu'ils semblaient comprendre.
- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien à cacher! cria brusquement la Teuse.
Et le silence recommença. Ce qui exaspérait la vieille servante, c'était le mystère que le prêtre semblait lui avoir fait de sa visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement trompée. Sa curiosité saignait. Elle se promena autour de la table, ne regardant pas l'abbé, ne s'adressant à personne, se soulageant toute seule.