Lise et Françoise, accompagnées des autres, eurent de la peine à traverser le carré central, où stationnait la foule. Parmi la masse des blouses, confuse et de tous les bleus, depuis le bleu dur de la toile neuve, jusqu'au bleu pâle des toiles déteintes par vingt lavages, on ne voyait que les taches rondes et blanches des petits bonnets. Quelques dames promenaient la soie miroitante de leurs ombrelles. Il y avait des rires, des cris brusques, qui se perdaient dans le grand murmure vivant, que parfois coupaient des hennissements de chevaux et des meuglements de vaches. Un âne, violemment, se mit à braire.

—Par ici, dit Lise en tournant la tête.

Les chevaux étaient au fond, attachés à la barre, la robe nue et frémissante, n'ayant qu'une corde nouée au cou et à la queue. Sur la gauche, les vaches restaient presque toutes libres, tenues simplement en main par les vendeurs, qui les changeaient de place pour les mieux montrer. Des groupes s'arrêtaient, les regardaient; et là, on ne riait pas, on ne parlait guère.

Immédiatement, les quatre femmes tombèrent en contemplation devant une vache blanche et noire, une cotentine, qu'un ménage, l'homme et la femme, venait vendre: elle, en avant, très brune, l'air têtu, tenant la bête; lui, derrière, immobile et fermé. Ce fut un examen recueilli, profond, de cinq minutes; mais elles n'échangèrent ni une parole, ni un coup d'oeil; et elles s'en allèrent, elles se plantèrent de même, en face d'une seconde vache, à vingt pas de là. Celle-ci, énorme, toute noire, était offerte par une jeune fille, presque une enfant, l'air joli avec sa baguette de coudrier. Puis, il y eut encore sept ou huit stations, aussi longues, aussi muettes, d'un bout à l'autre de la ligne des bêtes à vendre. Et, enfin, les quatre femmes retournèrent devant la première vache, où, de nouveau, elles s'absorbèrent.

Cette fois, seulement, ce fut plus sérieux. Elles s'étaient rangées sur une seule ligne, elles fouillaient la cotentine sous la peau, d'un regard aigu et fixe. Du reste, la vendeuse elle aussi ne disait rien, les yeux ailleurs, comme si elle ne les avait pas vues revenir là et s'aligner.

Pourtant, Fanny se pencha, lâcha un mot tout bas à Lise. La vieille Fouan et Françoise se communiquèrent de même une remarque, à l'oreille. Puis, elles retombèrent dans leur silence et leur immobilité, l'examen continua.

—Combien? demanda tout d'un coup Lise.

—Quarante pistoles, répondit la paysanne.

Elles feignirent d'être mises en fuite; et, comme elles cherchaient Jean, elles eurent la surprise de le trouver derrière elles avec Buteau, causant tous les deux en vieux amis. Buteau, venu de la Chamade pour acheter un petit cochon, était là, en train d'en marchander un. Les cochons, dans un parc volant, au cul de la voiture qui les avait apportés, se mordaient et criaient, à faire saigner les oreilles.

—En veux-tu vingt francs? demanda Buteau au vendeur.