—Dis donc, Françoise, faut se coucher. On prendrait du mal.

Elle se réveilla en sursaut.

—Tiens! c'est vrai, on sera mieux dans son lit… Au revoir, Jean.

—Au revoir, Françoise.

TROISIÈME PARTIE

I

Enfin, Buteau la tenait donc, sa part, cette terre si ardemment convoitée, qu'il avait refusée pendant plus de deux ans et demi, dans une rage faite de désir, de rancune et d'obstination! Lui-même ne savait plus pourquoi il s'était ainsi entêté, brûlant au fond de signer l'acte, craignant d'être dupe, ne pouvant se consoler de n'avoir pas tout l'héritage, les dix-neuf arpents, aujourd'hui mutilés et épars. Depuis qu'il avait accepté, c'était une grande passion satisfaite, la joie brutale de la possession; et une chose la doublait, cette joie, l'idée que sa soeur et son frère étaient volés, que son lot valait davantage, à présent que le nouveau chemin bordait sa pièce. Il ne les rencontrait plus sans ricaner, en malin, disant avec des clins d'yeux:

—Tout de même, je les ai fichus dedans!

Et ce n'était point tout. Il triomphait encore de son mariage, si longtemps différé, des deux hectares que lui avait apportés Lise, touchant sa pièce, car la pensée du partage nécessaire entre les deux soeurs ne lui venait pas; ou, du moins, il le repoussait à une époque tellement lointaine qu'il espérait trouver d'ici là une façon de s'y soustraire. Il avait, en comptant la part de Françoise, huit arpents de labour, quatre de pré, environ deux et demi de vigne; et il les garderait, on lui arracherait plutôt un membre; jamais surtout il ne lâcherait la parcelle des Cornailles, au bord du chemin, laquelle, maintenant, mesurait près de trois hectares. Ni sa soeur ni son frère n'en avait une pareille; il en parlait les joues enflées, crevant d'orgueil.

Un an se passa, et cette première année de possession fut pour Buteau une jouissance. A aucune époque, quand il s'était loué chez les autres, il n'avait fouillé la terre d'un labour si profond: elle était à lui, il voulait la pénétrer, la féconder jusqu'au ventre. Le soir, il rentrait épuisé, avec sa charrue dont le soc luisait comme de l'argent. En mars, il hersa ses blés, en avril, ses avoines, multipliant les soins, se donnant tout entier. Lorsque les pièces ne demandaient plus de travail, il y retournait pour les voir, en amoureux. Il en faisait le tour, se baissait et prenait, de son geste accoutumé, une poignée, une motte grasse, qu'il aimait à écraser, à laisser couler entre ses doigts, heureux surtout s'il ne la sentait ni trop sèche ni trop humide, flairant bon le pain qui pousse.