Ainsi, la Beauce, devant lui, déroula sa verdure, de novembre à juillet, depuis le moment où les pointes vertes se montrent jusqu'à celui où les hautes tiges jaunissent. Sans sortir de sa maison, il la désirait sous ses yeux, il avait débarricadé la fenêtre de la cuisine, celle de derrière, qui donnait sur la plaine; et il se plantait là, il voyait dix lieues de pays, la nappe immense, élargie, toute nue, sous la rondeur du ciel. Pas un arbre, rien que les poteaux télégraphiques de la route de Châteaudun à Orléans, filant droit, à perte de vue. D'abord, dans les grands carrés de terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdâtre, à peine sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un ton presque uniforme. Puis, les brins montèrent et s'épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l'infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnat. C'était l'époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes haleines régulières, creusant les champs d'une houle, qui partait de l'horizon, se prolongeait, allait mourir à l'autre bout. Un vacillement pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre, l'éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s'évanouissait, pareil à la tache perdue d'un continent.
Buteau, par les mauvais temps, la regarda aussi, cette Beauce ouverte à ses pieds, de même que le pêcheur regarde de sa falaise la mer démontée, où la tempête lui vole son pain. Il y vit un violent orage, une nuée noire qui la plomba d'un reflet livide, des éclairs rouges brûlant à la pointe des herbes, dans des éclats de foudre. Il y vit une trombe d'eau venir de plus de six lieues, d'abord un mince nuage fauve, tordu comme une corde, puis une masse hurlante accourant d'un galop de monstre puis, derrière, l'éventrement des récoltes, un sillage de trois kilomètres de largeur, tout piétiné, brisé, rasé. Ses pièces n'avaient pas souffert, il plaignait le désastre des autres avec des ricanements de joie intime. Et, à mesure que le blé montait, son plaisir grandissait. Déjà, l'îlot gris d'un village avait disparu à l'horizon, derrière le niveau croissant des verdures. Il ne restait que les toitures de la Borderie, qui, à leur tour, furent submergées. Un moulin, avec ses ailes, demeura seul, ainsi qu'une épave. Partout du blé, la mer de blé envahissante, débordante, couvrant la terre de son immensité verte.
—Ah! nom de Dieu! disait-il chaque soir en se mettant à table, si l'été n'est pas trop sec, nous aurons du pain toujours!
Chez les Buteau, on s'était installé. Les époux avaient pris la grande chambre du bas, et Françoise se contentait, au-dessus d'eux, de l'ancienne petite chambre du père Mouche, lavée, meublée d'un lit de sangle, d'une vieille commode, d'une table et de deux chaises. Elle s'occupait des vaches, menait sa vie d'autrefois. Pourtant, dans cette paix, une cause de mauvaise entente dormait, la question du partage entre les deux soeurs, laissée en suspens. Au lendemain du mariage de l'aînée, le vieux Fouan, qui était tuteur de la cadette, avait insisté pour que ce partage eût lieu, afin d'éviter tout ennui plus tard. Mais Buteau s'était récrié. A quoi bon? Françoise était trop jeune, elle n'avait pas besoin de sa terre. Est-ce qu'il y avait rien de changé? elle vivait chez sa soeur comme auparavant, on la nourrissait, on l'habillait; enfin, elle ne pouvait pas se plaindre, bien sûr. A toutes ces raisons, le vieux hochait la tête: on ne savait jamais ce qui arrivait, le mieux était de se mettre en règle; et la jeune fille elle-même insistait, voulait connaître sa part, quitte à la laisser ensuite aux soins de son beau-frère. Celui-ci, cependant, l'avait emporté par sa brusquerie bon enfant, obstiné et goguenard. On n'en parlait plus, il étalait partout la joie de vivre ainsi, gentiment, en famille.
—Faut de la bonne entente, je ne connais que ça!
En effet, au bout des premiers dix mois, il n'y avait pas encore eu de querelle entre les deux soeurs, ni dans le ménage, lorsque les choses, lentement, se gâtèrent. Cela commença par de méchantes humeurs. On se boudait, on en vint aux mots durs; et, dessous, le ferment du tien et du mien, continuant son ravage, gâtait peu à peu l'amitié.
Certainement, Lise et Françoise ne s'adoraient plus de leur grande tendresse d'autrefois. Personne, maintenant, ne les rencontrait, les bras à la taille, enveloppées du même châle, se promenant dans la nuit tombante. On les avait comme séparées, une froideur grandissait entre elles. Depuis qu'un homme était là, il semblait à Françoise qu'on lui prenait sa soeur. Elle qui, auparavant, partageait tout avec Lise, ne partageait pas cet homme; et il était ainsi devenu la chose étrangère, l'obstacle, qui lui barrait le coeur où elle vivait seule. Elle s'en allait sans embrasser son aînée, quand Buteau l'embrassait, blessée, comme si quelqu'un avait bu dans son verre. En matière de propriété, elle gardait ses idées d'enfant, elle apportait une passion extraordinaire: ça, c'est à moi, ça, c'est à toi; et, puisque sa soeur était désormais à un autre, elle la laissait, mais elle voulait ce qui était à elle, la moitié de la terre et de la maison.
Dans cette colère de Françoise, il y avait une autre cause, qu'elle-même n'aurait pu dire. Jusque-là, glacée par le veuvage du père Mouche, la maison, où l'on ne s'aimait pas, n'avait eu pour elle aucun souffle troublant. Et voilà qu'un mâle l'habitait, un mâle brutal, habitué à trousser les filles au fond des fossés, et dont les rigolades secouaient les cloisons, haletaient à travers les fentes des boiseries. Elle savait tout, instruite par les bêtes, elle en était dégoûtée et exaspérée. Dans la journée, elle préférait sortir pour les laisser faire leur cochonnerie à l'aise. Le soir, s'ils commençaient à rire en quittant la table, elle leur criait d'attendre au moins qu'elle eût fini la vaisselle. Et elle gagnait sa chambre, fermant les portes violemment, bégayant des insultes: Salops! salops! entre ses dents serrées. Malgré tout, elle croyait entendre encore ce qui se passait en bas. La tête enfoncée dans l'oreiller, le drap tiré jusqu'aux yeux, elle brûlait de fièvre, l'ouïe et la vue hantées d'hallucinations, souffrant des révoltes de sa puberté.
Le pis était que Buteau, en la voyant si occupée de ça, la plaisantait, par farce. Eh bien? quoi donc? qu'est-ce qu'elle dirait, quand il lui faudrait y passer? Lise, aussi, riait, ne trouvant là aucun mal. Et lui, alors, expliquait son idée sur la bagatelle: puisque le bon Dieu avait donné à chacun ce plaisir qui ne coûtait rien, il était permis de s'en payer tant qu'on pouvait, jusqu'aux oreilles; mais pas d'enfant, ah! pour ça, non! n'en fallait plus! On en faisait toujours trop, lorsqu'on n'était pas marié, par bêtise. Ainsi Jules, une fichue surprise tout de même, qu'il avait bien dû accepter. Mais, lorsqu'on était marié, on devenait sérieux, il se serait plutôt coupé comme un chat, que d'en recommencer un autre. Merci! pour qu'il y eût une bouche encore à la maison, où le pain, déjà, filait si raide! Aussi ouvrait-il l'oeil; se surveillant avec sa femme, si grasse, la mâtine, qu'elle goberait la chose du coup, disait-il, en ajoutant pour rire qu'il labourait dur et ne semait pas. Du blé, oh! du blé, tant que le ventre enflé de la terre pouvait en lâcher! mais des mioches, c'était fini, jamais!
Et, au milieu de ces continuels détails, de ces accouplements qu'elle frôlait et qu'elle sentait, le trouble de Françoise allait grandissant. On prétendait que son caractère changeait: elle était prise, en effet, d'humeurs inexplicables, avec des sautes continuelles, gaie, puis triste, puis bourrue et mauvaise. Le matin, elle suivait Buteau d'un regard noir, lorsque, sans se gêner, il traversait la cuisine, à moitié nu. Des querelles avaient éclaté entre elle et sa soeur pour des vétilles, pour une tasse qu'elle venait de casser: est-ce qu'elle n'était pas à elle aussi, cette tasse, la moitié au moins? est-ce qu'elle ne pouvait pas casser la moitié de tout, si ça lui plaisait? Sur ces questions de propriété, les disputes tournaient à l'aigu, laissaient des rancunes de plusieurs jours.