—Et toi, bougre, avise-toi de venir encore m'emmerder dans mon ménage….
D'abord, tu vas foutre le camp tout de suite… Hein? tu refuses…
Attends, attends!

Il ramassa son fléau, il en fît tournoyer le battoir, et Jean n'eut que le temps de saisir l'autre fléau, celui de Françoise, pour se défendre. Il y eut des cris, on voulut se jeter entre eux; mais ils étaient si terribles, qu'on recula. Les grands manches portaient les coups à plusieurs mètres, la cour en était balayée. Eux seuls restèrent, au milieu, à distance l'un de l'autre, élargissant le cercle de leurs moulinets. Ils ne disaient plus un mot, les dents serrées. On n'entendait que les claquements secs des pièces de bois, à chaque parade.

Buteau avait lancé le premier coup, et Jean, baissé encore, aurait eu la tête fracassée, s'il ne s'était jeté d'un saut en arrière. Tout de suite, d'un raidissement brusque des muscles, il leva, il abattit le fléau, comme un batteur écrasant le grain. Mais déjà l'autre tapait aussi, les deux battoirs de cornouiller se rencontrèrent, se replièrent sur leurs courroies, dans un vol fou d'oiseaux blessés. Trois fois, le même heurt se reproduisit. On ne voyait que ces bâtons, en l'air, tourner et siffler au bout des manches, toujours près de retomber et de fendre les crânes qu'ils menaçaient.

Delhomme et Fouan, pourtant, se précipitaient, lorsque les femmes crièrent. Jean venait de rouler dans la paille, pris en traître par Buteau, qui, d'un coup de fouet, à ras de terre, heureusement amorti, l'avait touché aux jambes. Il se remit debout, il brandit son fléau dans une rage que décuplait la douleur. Le battoir décrivit un large cercle, tomba à droite, lorsque l'autre l'attendait à gauche. Quelques lignes de plus, et la cervelle sautait. Il n'y eut que l'oreille d'effleurée. Le coup, obliquant, tapa en plein sur le bras qui fut cassé net. L'os avait eu un bruit de verre qu'on brise.

—Ah! l'assassin! hurla Buteau, il m'a tué!

Jean, hagard, les yeux rougis de sang, lâcha son arme. Puis, un moment, il les regarda tous, comme hébété des choses, qui venaient de se passer là, si rapides; et il s'en alla, en boitant, avec un geste de furieux désespoir.

Quand il eut tourné le coin de la maison, vers la plaine, il aperçut la Trouille, qui avait assisté à la bataille, par-dessus la haie du jardin. Elle en riait encore, venue là pour rôder autour de ce baptême, auquel ni son père ni elle n'étaient invités. Ce qu'il en rigolerait, Jésus-Christ; de la petite fête de famille, de la patte cassée à son frère! Elle se tortillait comme si on l'eût chatouillée, près de tomber sur le dos, tant ça l'amusait.

—Ah! Caporal, quelle cogne! cria-t-elle. L'os a fait clac! C'était rien drôle!

Il ne répondit pas, ralentissant sa marche d'un air accablé. Et elle le suivit, elle siffla ses oies, qu'elle avait emmenées, pour avoir le prétexte de stationner et d'écouter derrière les murs. Lui, machinalement, retournait vers la batteuse, qui fonctionnait encore dans le jour finissant. Il songeait que c'était fichu, qu'il ne pourrait revoir les Buteau, que jamais on ne lui donnerait Françoise. Était-ce bête! dix minutes venaient de suffire: une querelle qu'il n'avait pas cherchée, un coup si malheureux, juste au moment où les choses marchaient! et jamais, jamais plus, maintenant! Le ronflement de la machine, au fond du crépuscule, se prolongeait comme une grande plainte de détresse.

Mais il y eut une rencontre: Les oies de la Trouille, qu'elle rentrait, se trouvèrent, à l'angle d'un carrefour, en face des oies du père Saucisse, qui redescendaient toutes seules au village. Les deux jars, en tête, s'arrêtèrent brusquement, hanchant sur une patte, leurs grands becs jaunes tournés l'un vers l'autre; et les becs de chaque bande, tous à la fois, suivirent le bec de leur chef, tandis que les corps hanchaient du même côté. Un instant, l'immobilité fut complète, on eût dit une reconnaissance en armes, deux patrouilles échangeant le mot d'ordre. Puis, l'oeil rond et satisfait, l'un des jars, continua tout droit, l'autre jars prit à gauche; tandis que chaque troupe filait derrière le sien, allant à ses affaires, d'un déhanchement uniforme.