—Mais fous donc le camp! fous donc le camp!

—Oui, c'est ce que vous espérez…. Autrefois, j'étais trop bête, je voulais partir…. Maintenant, vous pouvez me tuer, je reste. J'attends ma part, je veux la terre et la maison, et je les aurai, oui! j'aurai tout!

La crainte de Buteau, pendant les premiers mois, fut que Françoise se trouvât enceinte des oeuvres de Jean. Depuis qu'il les avait surpris, dans la meule, il calculait les jours, il la surveillait d'un oeil oblique, inquiet de son ventre; car la venue d'un enfant aurait tout gâté, en nécessitant le mariage. Elle, tranquille, savait bien qu'elle ne pouvait être grosse. Mais, quand elle eut remarqué qu'il s'intéressait à sa taille, elle s'en amusa, elle fit exprès de se tenir le ventre en avant, pour lui faire croire qu'il enflait. Maintenant, dès qu'il l'empoignait, elle le sentait qui la tâtait là, qui la mesurait de ses gros doigts; et elle finit par lui dire, d'un air de défi:

—Va, il y en a un! il pousse!

Un matin même, elle plia des torchons qu'elle banda sur elle. On faillit se massacrer, le soir. Et une terreur la saisit, aux regards d'assassin qu'il lui jetait: bien sûr que, si elle avait eu un vrai petit sous la peau, le brutal lui aurait allongé quelque mauvais coup, pour le tuer. Elle cessa les farces, rentra son ventre. D'ailleurs, elle le surprit dans sa chambre, le nez dans son linge sale, en train de s'assurer des choses.

—Fais-en donc un! lui dit-il, goguenard.

Et elle répondit, toute pâle, rageuse:

—Si je n'en fais pas, c'est que je ne veux pas.

C'était vrai, elle se refusait à Jean, avec obstination. Buteau n'en triompha pas moins bruyamment. Et il tomba sur l'amoureux: un beau mâle, je t'en fiche! il était donc pourri, qu'il ne pouvait pas faire un enfant? Ça cassait le bras au monde, par traîtrise; mais ça n'était seulement pas capable d'emplir une fille, tellement ça manquait de nerf! Dès lors, il poursuivit Françoise d'allusions, il l'accabla elle-même de plaisanteries sur le cul de son chaudron qui fuyait.

Lorsque Jean sut comment le traitait Buteau, il parla de lui casser la gueule; et il guettait toujours Françoise, il la suppliait de céder: on verrait bien s'il ne lui collait pas un enfant, et un gros! Son désir, maintenant, se doublait de colère. Mais, chaque fois, elle trouvait une nouvelle excuse, dans l'ennui qu'elle éprouvait à l'idée de recommencer ça, avec ce garçon. Elle ne le détestait pas, elle n'avait pas envie de lui, simplement; et il fallait qu'elle ne le désirât vraiment guère, pour ne point défaillir et se livrer, lorsqu'elle tombait entre ses bras, derrière une haie, encore furieuse et rouge d'une attaque de Buteau. Ah! le cochon! Elle ne parlait que de ce cochon-là, passionnée, excitée, tout d'un coup refroidie, dès que l'autre voulait profiter et la prendre. Non, non, ça lui faisait honte! Un jour, poussée à bout, elle le remit à plus tard, au soir de leur mariage. C'était la première fois qu'elle s'engageait, car elle avait évité jusque-là de répondre nettement, quand il la demandait pour femme. Dès lors, ce fut comme entendu: il l'épouserait, mais après sa majorité, aussitôt qu'elle serait maîtresse de son bien et qu'elle pourrait exiger des comptes. Cette bonne raison le frappa, il lui prêcha la patience, il cessa de la tourmenter, excepté dans les moments où l'idée de rire le tenait trop fort. Elle, soulagée, tranquillisée par le vague de cette échéance lointaine, se contentait de lui saisir les deux mains pour l'empêcher, en le regardant de ses jolis yeux suppliants, d'un air de femme susceptible qui ne désirait risquer d'avoir un petit que de son homme.