Cependant, Buteau, certain qu'elle n'était pas enceinte, avait une autre crainte, celle qu'elle ne le devînt, si elle retournait avec Jean. Il continuait de le défier, et il tremblait, car on lui rapportait de partout que celui-ci jurait de remplir Françoise jusqu'aux yeux, comme jamais fille n'avait été pleine. Aussi, la surveillait-il, du matin au soir, exigeant d'elle l'emploi de chacune de ses minutes, la tenant à l'attache, sous la menace du fouet, ainsi qu'une bête domestique dont on craint les farces; et c'était un supplice nouveau, elle sentait toujours derrière ses jupes son beau-frère ou sa soeur, elle ne pouvait aller au trou à fumier pour un besoin, sans rencontrer un oeil qui l'épiait. La nuit, on l'enfermait dans sa chambre; même, au soir, après une dispute, elle avait trouvé un cadenas condamnant le volet de sa lucarne. Puis, comme elle parvenait quand même à s'échapper, il y avait à son retour d'abominables scènes, des interrogatoires, parfois des visites, le mari l'empoignant aux épaules, tandis que la femme la déshabillait à moitié, pour voir. Elle en fut rapprochée de Jean, elle en arriva à lui donner des rendez-vous, heureuse de braver les autres. Peut-être lui aurait-elle cédé enfin, si elle les avait eus là, derrière elle. En tous cas, elle acheva de se promettre, elle lui jura, sur ce qu'elle avait de plus sacré, que Buteau mentait, lorsqu'il se vantait de coucher avec les deux soeurs, dans l'idée de faire le coq et de forcer à être des choses qui n'étaient pas. Jean, tourmenté d'un doute, trouvant au fond l'affaire possible et naturelle, parut la croire. Et, en se quittant, ils s'embrassèrent, très bons amis, si bien qu'à partir de ce jour, elle le prit pour confident et conseil, tâchant de le voir à la moindre alerte, ne risquant rien sans son approbation. Lui, ne la touchait plus du tout, la traitait en camarade avec qui l'on a des intérêts communs.
Maintenant, chaque fois que Françoise courait rejoindre Jean derrière un mur, la conversation était la même. Elle dégrafait violemment son corsage, ou retroussait sa jupe.
—Tiens! ce cochon-là m'a encore pincée.
Il constatait, restait froid et résolu.
—Ça se payera, faut montrer ça aux voisines…. Surtout, ne te revenge pas. La justice sera pour nous, quand nous aurons le droit.
—Et ma soeur tiendrait la chandelle, tu sais! Est-ce qu'hier, lorsqu'il a sauté sur moi, elle n'a pas filé, au lieu de lui allonger par derrière un seau d'eau froide!
—Ta soeur, elle finira mal avec ce bougre…. Tout ça est bon. Si tu ne veux pas, il ne peut pas, c'est sûr; et, quant au reste, qu'est-ce que ça nous fiche?… Soyons d'accord, il est foutu.
Le père Fouan, bien qu'il évitât de s'en mêler, était de toutes les querelles. S'il se taisait, on le forçait à prendre parti; s'il sortait, il retombait au retour dans un ménage en déroute, où sa présence suffisait souvent à rallumer les colères. Jusque-là, il n'avait pas souffert réellement, physiquement; tandis que commençaient à cette heure les privations, le pain mesuré, les douceurs supprimées. On ne le bourrait plus de nourriture ainsi qu'aux premiers jours, chaque tartine coupée trop épaisse lui attirait des paroles dures: quel trou! moins on travaillait, plus on bâfrait, alors! Il était guetté, dévalisé, tous les trimestres, quand il revenait de toucher à Cloyes la rente que M. Baillehache lui faisait sur les trois mille francs de la maison. Françoise en arrivait à voler des sous à sa soeur, pour lui acheter du tabac, car on la laissait, elle aussi, sans argent. Enfin, le vieux se trouvait très mal dans la chambre humide où il couchait, depuis qu'il avait cassé un carreau de lucarne, qu'on avait bouchée avec de la paille, pour éviter la dépense de cette vitre à remettre. Ah! ces gueux d'enfants, tous les mêmes! Il grognait du matin au soir, il regrettait mortellement d'avoir quitté les Delhomme, désespéré d'être tombé d'un mal dans un pire. Mais ce regret, il le cachait, ne le témoignait que par des mots involontaires, car il savait que Fanny avait dit: «Papa, il viendra nous demander à genoux de le reprendre!» Et c'était fini, cela lui restait pour toujours, comme une barre obstinée, en travers du coeur. Il serait plutôt mort de faim et de colère chez les Buteau, que de retourner s'humilier chez les Delhomme.
Justement, un jour que Fouan revenait à pied de Cloyes, après s'être fait payer sa rente chez le notaire, et qu'il s'était assis au fond d'un fossé, Jésus-Christ, qui flânait par là, visitant des terriers à lapins, l'aperçut très absorbé, profondément occupé à compter des pièces de cent sous, dans son mouchoir. Il s'accroupit aussitôt, rampa, arriva au-dessus de son père, sans bruit; et, là, allongé, il eut la surprise de lui voir nouer soigneusement une grosse somme, peut-être bien quatre-vingts francs: ses yeux flambèrent, un rire silencieux découvrit ses dents de loup. Tout de suite, l'ancienne idée d'un magot lui était venue. Evidemment, le vieux avait des titres cachés, dont il touchait les coupons, chaque trimestre, en profitant de sa visite à M. Baillehache. La première pensée de Jésus-Christ fut de larmoyer et d'arracher vingt francs. Puis, cela lui parut mesquin, un autre plan s'élargissait dans sa tête, il s'écarta aussi doucement qu'il s'était approché, d'un glissement souple de couleuvre; de sorte que Fouan, remonté sur la route, n'eut aucune méfiance, en le rencontrant cent pas plus loin, avec l'allure désintéressée d'un gaillard, qui, lui aussi, rentrait à Rognes. Ils achevèrent le chemin ensemble, ils causèrent, le père tomba fatalement sur les Buteau, des sans-coeur, qu'il accusait de le faire crever de faim; et le fils, bonhomme, les yeux mouillés, proposa de le sauver de ces canailles, en le prenant chez lui, à son tour. Pourquoi non? On ne s'embêtait pas, on rigolait du matin au soir, chez lui. La Trouille faisait de la cuisine pour deux, elle en ferait pour trois. Une sacrée cuisine, quand il y avait des sous!
Étonné de la proposition, pris d'une inquiétude vague, Fouan refusa. Non, non, ce n'était pas à son âge qu'on se mettait à courir de l'un chez l'autre et à changer ses habitudes tous les ans.